Vienne

Whores’ Glory – Un documentaire sur la prostitution

Article publié le 21 octobre 2011
Article publié le 21 octobre 2011
Photo : http://www.whoresglory.at Ecrit par Marie Krpata Whores’ Glory est un documentaire sur la prostitution en Thaïlande, au Bangladesh et au Mexique, réalisé par l’Autrichien Michael Glawogger.
Ce réalisateur s’était déjà fait connaître par deux autres films documentaires : Megacities et Workingman’s death qui parlent des laissés-pour-compte de la société dans les métropoles du monde, pour l’un, et des travailleurs aux métiers les plus indignes et dangereux sur notre planète, pour l’autre. Avec Whores’ Glory, Glawogger s’inscrit donc dans la lignée de ses précédents films et s’intéresse aux femmes qui gagnent leur vie avec le sexe. Ce qui est intéressant dans sa manière de filmer le quotidien de ces femmes, c’est son intérêt pour le détail, la routine et les superstitions de ces protagonistes, c’est-à-dire un intérêt pour ce qui les rend humaines, alors qu’elles sont souvent réifiées par leurs clients et doivent parfois supporter de leur part la violence et l’humiliation. Petit aperçu du film.

A Bangkok, en Thaïlande, on voit des femmes habillées en minijupes avec des chaussures à talon, maquillées et coiffées qui se rendent à leur lieu de travail après une courte prière devant un autel en l’honneur de leurs dieux. Leur lieu de travail c’est le bordel « Fish Tank » qui porte bien son nom, où les femmes reçoivent des numéros et prennent place derrière une vitrine après s’être déchaussées. Là-bas elles s’assoient à côté de leurs amies sur des petits coussins et discutent de la pluie et du beau temps. Les clients se rassemblent devant les vitrines. Ils se renseignent sur les filles auprès des gérants du bordel. Ces derniers présentent les caractères des filles, la qualité de leurs prestations et le prix de ces services. Une fois le client décidé, le gérant du bordel parle dans un microphone situé devant la vitrine. Il dit un numéro et c’est à la fille qui porte le numéro en question de sortir de la vitrine, de se rechausser et de partir avec le client. Les touristes qui se rendent dans les bordels sont également fréquents, et chapeau de cowboy sur la tête, ils profitent du small talk avec les prostituées (tant pis si elles ne comprennent rien pourvu qu’elles sourient) avant de se rendre ensemble dans une chambre. Les prostituées avouent pour certaines aimer leur travail, ne pas être dans le besoin, qu’elles ont suffisamment de moyens pour survivre de par leur famille, mais qu’elles s’ennuient, et préfèrent donc se prostituer. D’ailleurs avec l’argent qu’elles gagnent pour leurs services elles se rendent en boîte et payent à leur tour des lover boys, également stylés et soigneusement apprêtés. Voilà des hommes et femmes qui ignorent sans doute les alternatives à leur profession.

A Faridpur, au Bangladesh, on voit des femmes qui vivent dans un quartier en plein milieu de la ville mais séparée de cette dernière. C’est un quartier appelé « Ville de la joie » : Lorsque les clients se rendent dans ce quartier aux ruelles serrées, elles sont désirées, alors qu’à l’extérieur on en parle avec dégout, et c’est d’autant plus le cas dans une société imprégnée par la culture musulmane. Et pourtant des familles entières se sont établies dans les quartiers, des enfants y grandissent et les filles y sont destinées à devenir des prostituées. On y sent une certaine pression chez les prostituées qui doivent attirer un maximum de clients et le font de manière offensive. D’ailleurs, c’est le problème des femmes âgées, moins désirées et gagnant moins d’argent - donc incapables de payer leur loyer, tout en ne pouvant pas s’établir ou s’intégrer ailleurs. La pression sur les prostituées est aussi percevable à travers un climat concurrentiel et des attaques verbales dures de la part de « collègues ». Pendant qu’une jeune fille d’à peu près quinze ans, assise en tailleur sur son lit en sari orange, nous demande un peu timidement pourquoi les femmes sont condamnées à autant de souffrance et s’il y a d’autres voies que celle qu’elle-même était obligée d’entamer, un jeune barbier de la ville affirme qu’il faut se réjouir de l’existence des prostituées pour assouvir la soif sexuelle des hommes, faute de quoi les femmes ne pourraient pas se promener en ville de manière insouciante. Etrange ville de la joie où les filles de joie ne sont peut-être pas si joyeuses que ça.

Au Mexique, le machismo semble laisser une empreinte particulièrement profonde dans les relations homme-femme. Dans des quartiers ressemblant à des motels, des femmes livrent leurs prestations dans des maisonnettes rangées les unes à côté des autres. On y voit des prostituées aux jarretelles blanches, minijupes, chaussures à talon et débardeur à décolleté profond, faire leur ménage. Les hommes qui passent en voiture comme s’ils passaient une commande au MacDrive parlent de leur désir montant en voyant ces filles, et affirment qu’elles sont un moyen d’échapper à la routine sexuelle avec leur femme. Pendant ce temps, on voit les femmes se confier avec chagrin. On les voit mentionner des techniques pour rendre l’acte plus supportable. On les voit évoquer les ruses des prostituées et les aspects comiques de leurs clients de manière humoristique. La folie et le désespoir se côtoient dans ces quartiers. Ainsi, on voit une femme montrer ses seins et enlever sa jupe pour bouger ses fesses sur un rythme de musique. C’est ainsi qu’elle traversera ensuite le quartier un peu désorientée et sans but précis. On voit aussi deux femmes fumer le crack pour échapper à leur souffrance et conclure qu’alors qu’il est noël et que la plupart des gens fêtent en famille, les prostituées de la Zona, Reynosa, vendent encore leur corps.

Whores’ Glory est un film qui pose des questions sur la dignité de ses protagonistes. On ne peut s’empêcher de penser aux alternatives qui restent à ces femmes mais force est de constater que ne vivant pas dans la même détresse, les désabusements et les choix de ces femmes ne sont pas les nôtres. Le temps d’un film nait en nous la volonté de nous indigner et de nous révolter. Or, il ne s’agit pas que d’un film, mais d’un quotidien, et le manque de perspective et l’absence de force, sans compter le danger émanant des proxénètes, sont autant de raisons qui peuvent expliquer les velléités des prostituées de s’émanciper.