Vienne

C'est arrivé près de chez vous

Article publié le 20 juillet 2010
Article publié le 20 juillet 2010
Par Etienne Ducroc Trois portraits de viennois, trois héros ordinaires : un étudiant découvre le parcours de son grand-père pendant la guerre et agit ; un enseignant explique la Shoah à des lycéens ; un artiste juif américain monte son théâtre à Vienne, malgré les obstacles. En creux, le reflet politique d'un pays aujourd'hui face à certaines échéances.

Vivre avec son passé

Dans le petit appartement de la Hasnerstrasse, la musique couvre les conversations. Maude et Roland organisent une soirée étudiante, en petit comité. Une douzaine de personnes discutent en allemand, anglais, français et italien. L’hiver viennois n’a pas tout à fait commencé. Sur la table il y a du vin chaud et des marshmallows. Karl parle avec douceur, il prend son temps, choisit ses mots comme on fait du shopping, les essaye, celui-ci, non, celui-là. Il raconte sa rencontre avec son amie française ; son goût pour les documentaires animaliers ; ses études de sociologie. Au moment d’évoquer plus précisément le sujet de ses recherches, il sourit tristement. « Il y a des années de cela, mon grand-père est mort, en 1978 pour être précis ». Une fille se trémousse sur Beat it de Michael Jackson. Une autre éclate de rire. Il se ressert du vin, continue. « C’était quelques temps avant ma naissance, je ne l’ai pas connu mais mon père en parlait souvent quand j’étais gamin. Nous parlons peu dans la famille, mon père est assez secret. Il y a quelques mois, alors que nous étions dans la maison de famille, nous avons rangé une partie des affaires qui étaient restées là depuis ». De son grand regard bleu Karl semble guetter une réaction, une invitation à poursuivre sans doute. « Et nous avons découvert sa bibliothèque… ». La phrase claque comme un fouet. « … moi qui étudie la biopolitique de Michel Foucault et ses implications avec le racisme, j’ai été profondément dérangé par cette découverte. Si j’ai la chance d’écrire une thèse, j’aimerais la centrer sur ce que nous avons trouvé ce jour-là ». La musique devient trop forte. Il en reste là. Quand il part, vers deux heures du matin, la neige étouffe le bruit de ses pas. Karl cache ses grandes boucles sous un bonnet de laine. Dans la rue, tout est blanc et calme. Un monde de silence.Un mois plus tard, dans les salons feutrés du café Landtmann, Karl n’a rien perdu de son naturel. Souriant, il boit d’un trait son cappuccino et reprend son histoire là où il l’avait laissée. Les origines tchèques de la famille tout d’abord, plus précisément des Sudètes (des tchèques de langue allemande, minoritaires et destinés à représenter une élite). « Des pharmaciens, de pères en fils. C’est mon arrière grand-père qui profita d’une opportunité pour reprendre un joli commerce à Bregenz, dans le Vorarlberg ». A l’aube du siècle nouveau, les Maier deviennent autrichiens. « Ce fut ensuite au tour de mon grand-père et de son frère de suivre les études de pharmacie ». Karl a accéléré son débit. A quelques tables de là, un ancien ministre discute avec sa femme. « Mon grand-père Gerhard part alors à Graz où il se politise. Il devient membre d’une association de nationalistes allemands (Schulverein Südmark) qui estime que les territoires slovènes et styriens reviennent à l’Allemagne de droit. J’ai conservé un de ses articles sur l’héritage de l’idéologie allemande en Tchécoslovaquie dans les années 1920 ». Finalement, il ne sera pas diplômé. Dans le même temps le frère, lui, a rempli son contrat et reprend la pharmacie. De retour dans le Vorarlberg, Gerhard prend la tête de l’association dans la région. Les deux garçons lisent beaucoup. Différentes revues et ouvrages politiques s’accumulent dans la bibliothèque familiale. Arrive 1938 et l’Anschluss vient confirmer ce que la famille appelait de ses vœux. En 1939, la guerre éclate. Les deux histoires, la petite comme la grande s’emballent. Stefan, le frère responsable de la pharmacie n’est pas réquisitionné (de par sa profession) mais décide de s’engager de son plein gré dans les Waffen SS. Il est placé dans un hôpital de campagne, relativement à l’abri. Gerhard le rejoindra en 1944 pour les derniers mois. La suite, Karl ne l’a reconstituée qu’à partir de souvenirs d’enfant et de conversations. Son père se livre plus facilement aujourd’hui et n’a jamais été avare de détails sur le grand-père. « Un homme adorable, cultivé, et un bon père » répétait-il à l’envie. De ses sensibilités politiques, jamais de sous-entendus. Jusqu’à ce que les livres trouvés récemment parlent. Difficile de savoir si tout cela tient de la naïveté ou du secret de famille : « mon père est tombé des nues lorsque nous avons découvert ces bouquins » précise Karl. « Il m’a répété que mon grand-père était un homme doux et un père exemplaire ». Karl se souvient pourtant, à sept ou huit ans, être tombé par hasard sur un badge du parti sur le bureau de son père, à Vienne, et d’avoir été choqué. A qui appartenait-il ? On lui apprenait alors que ce svastika était « le signe de quelque chose de terrible » qu’il ne comprenait pas encore tout à fait. Son père lui avait alors simplement dit pour le rassurer : « tu sais, tout le monde était dans le parti à l’époque ».On a souvent glosé sur la difficulté du travail de mémoire, de repentance. Dans la famille Maier, tout le monde n’est pas resté sans se poser de questions. Ainsi la tante de Karl refusa de jeter les livres en question à la mort du grand-père, et ce pour une raison : de peur qu’un voisin découvre le pot aux roses ! Tout a été ainsi conservé dans le grenier. Aujourd’hui la famille veut passer à autre chose : les livres ont été donnés par le père de Karl. Le musée de la ville de Vienne, les archives autrichiennes et le musée d’histoire militaire se sont partagé ces précieux documents. Karl, lui, en a simplement gardé quelques uns pour son travail : « il y a quelque chose de troublant quant à l’utilisation spécifique du mot ausländer dans cette littérature et sur son sens dans la presse aujourd’hui. Je crois qu’il y a un sujet à creuser ici ». Le Kronen zeitung, premier quotidien national en termes de tirage (et le premier mondial en mesure relative avec trois millions de lecteurs quotidiens pour huit millions d’habitants) est une des principales cibles de ses études, tant pour son influence considérable que pour sa prose suspecte. Le père de Karl, de son côté, s’est confronté à des questions difficiles. Aux dernières élections régionales, il a voté pour les verts. Karl se demande toutefois pourquoi le travail de mémoire est aussi mal organisé dans son pays : « cette manière de ne jamais parler de l’holocauste mais de répéter sans cesse aux plus jeunes de ne jamais oublier sans même qu’ils sachent tout à fait de quoi on leur parle, c’est le grand paradoxe. Pourquoi ne pas simplement se mettre face au problème, le regarder, l’assumer : alors il n’y aura pas besoin de le rappeler constamment. Il sera là, simplement, dans la vie quotidienne, comme un héritage à assumer ».

Apprendre pour comprendre

A Wiener Neustadt, petite ville bourgeoise de Basse-Autriche, vit Reinhard Schneeberger. Professeur d’histoire et d’italien au lycée technique de la Hungarngasse ; il a, pendant plusieurs années, enseigné le français qu’il maîtrise toujours parfaitement. L’éducation n’est pas une mince affaire en Autriche. Encore moins à Wiener Neustadt, la ville où a grandi le cinéaste Michael Haneke. Poignée de main ferme, une pinte sur la table, quatre vingt dix kilos sur la balance, Herr Professor est d’une nature généreuse. Il vit son métier comme un engagement total : journées portes ouvertes, concours de langues, journal de l’école, cours de soutien et autres, il est sur tous les fronts. La cinquantaine, il fait figure de prof à la française, comprenez homme de gauche. Dans les années 1970, il militait d’ailleurs activement pour le parti socialiste de l’époque, maintenant rebaptisé social-démocrate (SPÖ). Son engouement tranche plutôt. Ses méthodes aussi : « Avant 1986 et l’affaire Waldheim j’enseignais dans mes classes l’histoire réelle, et j’étais relativement seul à le faire : montrer du doigt les autrichiens comme des véritables bourreaux, et appuyer sur la plaie, ce n’était pas toujours bien vu. Mais n’oublions pas qu’ils étaient numériquement plus actifs que les allemands dans les camps de concentration… » La mise en quarantaine de Kurt Waldheim à la fin des années 1980 par une majorité de chefs d’états est un mal pour un bien.

L’Autriche sort quelque peu de sa torpeur. Mais dix ans plus tôt, quand Reinhard débutait, le discours n’était pas toujours celui-là dans les classes voisines. « Je me souviens de ce collègue poursuit-il, qui était un ancien nazi non repenti, professeur d’histoire lui aussi, et qui parlait avec enthousiasme de cette période et faisait écouter aux gamins la marche militaire préférée d’Hitler ». Et de préciser que si cet homme reste peut-être un cas isolé, l’ignorance des parents sur le sujet s’est quand à elle généralisée.

Dans la grande salle des professeurs, murs crèmes et tables Ikea, différents sons de cloches nous parviennent. La souriante Gertraud, enseignante de français et de géographie, lance un mini-débat. Elle a sa théorie quant à l’éducation permissive : « c’est à la mode depuis l’après-guerre. De nombreux politiques ont clamé que c’étaient les coups de règles sur les doigts qui avaient provoqué une génération de Nazis. On est maintenant priés de ne pas brimer les enfants ». Ilse, professeure d’italien a récemment visité Paris : « je me souviens surtout de tous ces noirs. C’était impressionnant » dit-elle naïvement. Pour elle, c’est la télévision et internet qu’il faut fustiger. « Les enfants ne sont plus capables de rester concentrés plus de dix minutes sur quoi que ce soit ». La sonnerie retentit : il faut y retourner. Reinhard rejoint la bibliothèque.

En aparté, il recentre la discussion. « Dans l’immédiat après-guerre, l’école était considérée comme un sanctuaire à l’abri des désordres de la vie sociale et les maîtres étaient les héritiers des prêtres. On ressentait encore l’esprit du clérofascisme ». Celui d’une éducation stricte, castratrice parce que culpabilisatrice. L’esprit que Thomas Bernhard a conspué dans des écrits comme L’origine où fascisme et catholicisme sont stigmatisés comme une seule et même oppression. On pense également à la palme d’or d’Haneke, Le Ruban blanc. « Sous la chancellerie de Bruno Kreisky est passée la loi Broda (1974) qui a été notre 1968 à nous ; en mettant fin à la toute puissante autorité paternelle, elle a modifié les conditions de l’exercice de l’autorité en général. Désormais, elle se mérite, se gagne, se négocie. » Des changements ressentis dans la cellule familiale mais aussi à l’église ou à l’école.

Pour autant, si les esprits se sont quelque peu libérés, cela n’a pas induit le recul de la xénophobie ni l’éradication d’un certain fascisme. Et la mort accidentelle du leader nationaliste Jörg Haider, en octobre 2008, ne change rien à l’affaire. Un culte se développe même autour de l’ancien dirigeant du FPÖ depuis sa disparition. Le journal gratuit Heute s’est ainsi fendu d’un rapport statistique peu avant les élections communales de mars. « Quels sont les étrangers les plus voleurs ? » affichait la Une. Et de publier un classement par nationalités. Le mois suivant, l’élection présidentielle se joue entre le candidat sortant Heinz Fischer et sa rivale FPÖ Barbara Rosenkranz. Cette dernière est la femme du fondateur du NPD, parti néo-nazi. A la télé, on la voit jongler habilement avec les propos négationnistes. « Cela fait partie de la liberté d’expression » clame-t-elle énergiquement. De fait, le racisme ordinaire progresse. Dans chaque salle de classe trône, au-dessus du tableau, une grande croix en bois ; aujourd’hui, près de 25% de la population viennoise serait musulmane.

Au Stadler, café moderne en face de la gare, Reinhard arrive en vélo, un peu essoufflé. Il est seize heures, le soleil décline déjà. Herr Professor enlève son bonnet, salue un élève à une table voisine, sort quelques feuilles de sa sacoche. Il y a cinq ans, à l’occasion du jubilé de l’école et à l’initiative d’une assistante française venue travailler au lycée, il a rédigé un article comparant les deux systèmes éducatifs, français et autrichiens.

Autrement dit les deux cultures. Il y rappelle notamment le mot terrible du pape Paul VI, parlant de l’Autriche comme de « l’île des bienheureux », référence au lieu des enfers, dans la mythologie grecque, où les âmes vertueuses goûtent un repos parfait après leur mort. L’ordre établi et le conservatisme de ses compatriotes étouffent toujours Reinhard mais l’article, à bien y regarder, est comme lui : tourné vers l’avenir. Il y évoque avec optimisme les manifestations de SOS-Mittmensch (équivalent de SOS Racisme) en février 2000 et fait référence à « l’autre Autriche, foncièrement européenne et tournée vers l’Europe orientale ». Si son pays a trop souvent tiré un trait sur son passé, Reinhard ne désespère pas. « Nous avons refoulé nos états d’âme au lieu de les vivre » conclue-t-il. Ses yeux semblent sourire. L’été prochain comme chaque année, non loin de Mauthausen, il ira se reposer en pleine campagne entouré de ses enfants dans un moulin qu’il a retapé de ses mains.

Jouer avec l'histoire

C’est en 1999 que Warren Rosenzweig, alors âgé de quarante ans, crée le Jewish Theatre of Austria. Un mètre soixante d’énergie, des cheveux poivre-sel que l’on devine sous la casquette, Warren est américain, new yorkais. Quand il débarque à Vienne, dans les courants d’air glacés qui sont ici monnaie courante, il pense que ce souffle revigorant et son propre enthousiasme auront raison des sceptiques. Mais sa passion du théâtre, son innocence aussi, se heurtent rapidement aux financements refusés par les institutions locales. Une lutte s’engage, qui perdure encore aujourd’hui alors que le théâtre vient de fêter, dans un relatif anonymat, ses dix ans d’existence. Ses dix ans de survie. Pour Warren, ces obstacles sont devenus, un peu malgré lui, son fonds de commerce : sur la page de garde du site du théâtre, on peut lire deux fois, en sous-titres gris : « non financé par la ville de Vienne ».

Ce vendredi soir, il fait quelques degrés en dessous de zéro. Le théâtre n’est pas chauffé. Warren propose un thé, va chercher une couverture et se lance. Le ton est revendicatif. Le verbe ininterrompu. « Je suis arrivé en Autriche un peu par hasard, à l’automne 1982. J’avais 23 ans, j’étais étudiant, et venant de New York je ne connaissais rien d’autres que la ville. Ici je suis tombé amoureux de la nature, la campagne, les montagnes. Une famille de Carinthie m’a hébergé. Je travaillais dans leur ferme ». Le séjour est paradisiaque. A la fin du mois, le responsable de la ferme, satisfait de son travail, lui verse en plus de son salaire un complément de 500 schillings. Mais l’épisode suivant de cette petite maison dans la prairie va tourner au vinaigre. Warren reçoit une lettre. Le propriétaire de l’exploitation découvre sur l’enveloppe le nom de famille de son locataire, part dans une colère noire, pire : il entreprend de chasser Warren… avec un couteau de boucher ! Le fermier en question, Wolfgang P., ancien officier SS, était connu dans la région pour ses « performances » pendant la guerre.

Warren, choqué, part pour Vienne. Se donne le temps de la réflexion. Mais alors qu’il ne pense rester que quelques jours, il rencontre une femme. Cette semaine se transforme en séjour : sept ans, de 1982 à 1989. Il y multiplie les bonnes et les mauvaises expériences et fonde notamment la troupe Strangers in Wien. Les commentaires désobligeants sur son nom continuent. Parfois il entend marmonner une insulte. « Tous les jours ou presque, dit-il, je devais me rendre à la poste à cette époque. Pour les chèques, les télégrammes… C’était avant internet. J’avais le droit systématiquement à des remarques. Mon Rosenzweig me suivait partout. Parfois ce n’était pas méchant, on me demandait juste si je fêtais Noël ou ce que je pensais de la situation en Israël. Pour la première fois de ma vie, je n’étais plus américain ou new yorkais, j’étais juif ». Warren s’adapte tant bien que mal. Refoule un temps ses problèmes.

Trois ans après le début de l’affaire Waldheim, la situation devient intenable. Sonja et Warren quittent Vienne ; pour la Provence d’abord, puis pour New York. Une pause de huit ans. Une respiration. Mais pour des raisons familiales, le couple retourne dans le sud-est de l’Autriche, en Styrie, pour Noël 1998. Les choses n’ont pas changé, au contraire. Lors d’un contrôle, un policier menaçant se charge de le lui rappeler dès le deuxième jour. Puis Warren fait une découverte macabre. La nuit, il promène ses chiens et les emmène dans un petit parc sombre, un « parc pour chiens » comme indiqué, où ils doivent faire leurs besoins. Chaque soir il répète ce rituel. Après une semaine, il aperçoit dans l’obscurité une dalle de marbre noir comportant des inscriptions en hébreux et en allemand. « J’ai réalisé avec horreur que mes chiens (et tous ceux du quartier) se soulageaient sur la stèle commémorative de la grande synagogue de Graz, brûlée lors des pogroms de la nuit de cristal. J’ai été frappé d’une honte immense » avoue-t-il en déambulant dans la pièce.

L’incident fait office de déclic. Dans les jours suivants, Warren cherche à rencontrer les quelques membres de la communauté juive de Graz et les élus de la ville. Il s’inscrit à l’université de philosophie, entreprend des recherches. Décision est prise : il ne se taira plus. Sa différence sera désormais sa force, son slogan. A la mairie on lui apprend qu’une nouvelle synagogue est en construction. « Mais une grande synagogue vide, c’est comme construire un musée répond-il, il faut prendre le problème autrement… ». Le Jewish Theatre of Austria nait de cette colère, de ces expériences, d’une saine ambition aussi : « j’ai créé ce théâtre pour qu’il soit tourné vers l’extérieur, amener les gens à cette culture en les intéressant, leur proposer de jeter un œil, de découvrir autre chose de concret. Ce n’est surtout pas un projet strictement communautaire ! ».

En parallèle, Warren découvre l’existence du Nestroyhof. L’ancien théâtre juif de la ville, propriété d’Anna Stein, où aimaient à se montrer intellectuels et artistes de l’époque comme Oskar Kokoschka ou Stefan Zweig. Bâtiment exceptionnel, il a été récupéré en 1941 durant l’aryanisation par une famille autrichienne qui en est toujours propriétaire. Un temps, y fut même installé un supermarché. Si les 200 000 juifs viennois d’avant-guerre sont aujourd’hui treize fois moins, Warren n’en rêve pas moins de restaurer ce lieu. En 2003 il monte un dossier pour que son théâtre réalise un projet sur quatre ans au Nestroyhof, obtient de nombreuses signatures de soutien et demande une officielle « restitution culturelle ». La réponse des institutions viennoises est négative. Au sous-sol du bâtiment que Warren visite alors, une demi-douzaine de croix gammées ont été fraîchement peintes sur les murs. Les choses s’enveniment. Procès. Paperasseries. Dans le journal Augustin, Warren est accusé par les propriétaires du Nestroyhof de « fascisme inversé ». L’utilisation du bâtiment est constamment repoussée. L’impression de frapper en vain dans des sacs de sable.

Depuis dix ans : revendications, dossiers, lettres. Un peu de théâtre aussi. Des adaptations ou des pièces écrites par Warren, tirées de ses expériences. Et quelques succès, au début, oui, mais quelles difficultés pour se faire entendre ! Les deux premières années, Graz finançait encore. Mais Vienne a sans cesse contrarié les rêves d’échange de Warren. Il doit faire appel à des fonds privés, des sponsors, des commerçants du quartier. C’est la chaîne de restaurants japonais Akakiko qui pait le loyer du théâtre. Ses courriers restent sans réponse. Warren considère ces épisodes comme autant de tentatives de censure : « dans ces bureaux de l’administration viennoise qui décident des fonds attribués pour chaque spectacle en début d’année, tout le monde se connaît. C’est presque malsain. C’est presque centralisé : l’état décide de ce que les gens verront à peu près toujours les mêmes pièces pour être financés. Des spectacles inoffensifs : en un mot : consensuels ».