Un ballon de poésie

Salman Rushdie au Festival international du livre à Édimbourg : « Nous nous définissons par la haine »

Article publié le 18 septembre 2013
Article publié le 18 septembre 2013

Il paraît plutôt irréel de voir en personne l’écrivain indien britannique âgé de 66 ans. De ses années d'isolement à son apparition dans Le Journal de Bridget Jones, il est tellement entouré de légende qu’il semble aujourd’hui, tout comme ses écrits, faire partie de la fiction. Salman Rushdie était au Festival international du livre d’Édimbourg pour raconter des anecdotes et sa vie dans l’ombre.

Après la publication de son livre Les Versets sataniques en 1988, Salman Rushdie a été obligé de se cacher parce que sa vie était menacée par la fatwa lancée par le guide suprême de l’Iran qui considérait que son livre était une insulte à l’islam. « Une personne m’a dit qu’il croyait que cette fatwa était simplement une très mauvaise critique », dit-il en gloussant. « Je pense qu’il plaisantait. »

Des romans sur l'islam et londres

Salman Rushdie a hérité son intérêt pour l’islam de son père, un non-croyant qui n’en était pas moins fasciné par la religion. Au vu de ses expériences, l'écrivain ne doit pas être blâmé parce qu'il n'a pas la foi ; toutefois, il lui témoigne un profond respect. « Selon le récit de la révélation, le Prophète a vu un ange géant à l’horizon. Mon père m’a demandé si j’aurais vu la même chose que Mahomet si j’avais été à ses côtés. ‘Probablement pas’ ai-je répondu. Et pourtant, il ne ment pas. Alors pourquoi dit-il cela ? »

L’écrivain est tombé sur l’histoire des versets sataniques aussi appelée la tentation du Prophète alors qu’il était à l’université. « Je me souviens m’être dit “En voilà une bonne histoire ! ”. » Il pousse un petit rire et remet ses lunettes. « Vingt ans plus tard, j’ai découvert à quel point cette histoire était bonne. »

Néanmoins, Salman Rushdie ne pense pas que ses romans traitent principalement de l’islam. « Les Enfants de Minuit, paru en 1980, me semblait être avant tout un roman sur Londres », dit-il. « L’histoire a lieu à une époque que nous pourrions maintenant appeler thatchérisme, une période de grogne sociale et de malaise racial. Cependant, ce dernier aspect est passé au second plan à cause de tout ce qui se passait alors. » Il fait ce constat assez souvent. Lorsqu’ils parlent des romans du type de « l’état de l’Angleterre », les critiques affirment qu’il n’existe pas de tels romans à propos de Londres. « Et moi je dis – il lève le doigt comme un élève – excusez-moi, mais il y en a un ! » Il rit et ensuite soupire. « Maintenant que toute cette époque est terminée, on peut espérer pouvoir lire ce livre comme un roman. 

Bombay: une ville occidentale au coeur de l'orient

Malgré cet espoir, Salman Rushdie déplore que nous vivions dans une « culture de l’offensé » qu’il met en lien avec la montée des politiques relatives à l’identité. « Avant, nous nous définissions par ceux que nous aimions : notre famille, nos amis et notre communauté ; mais maintenant, nous nous définissons par la haine.  Aujourd’hui, si rien ne vous emmerde, qui êtes-vous ? »

On revient très souvent à la dichotomie qui oppose l’Orient à l’Occident, l’islam au christianisme. « Le conflit entre l’Orient et l’Occident est le cliché de notre époque ce qui implique un choc des cultures qui en fait dure depuis des siècles », s’exclame-t-il. Il fait remarquer que la ville indienne de Bombay, là où il a grandi, était simplement un archipel d’îles jusqu’à ce que les colonisateurs britanniques ne la transforment en une métropole et un port. « Bombay est une ville occidentale construite en Orient. J’ai grandi en pensant que l’Occident et l’Orient n’étaient pas deux entités séparées, mais plutôt deux ensembles interconnectés. C’est ce que j’essaie de mettre à l’honneur dans mes livres. »

À la fin de la lecture, il recommence à parler des Versets sataniques. « Je savais que les musulmans conservateurs n’allaient pas aimer ce livre, mais bon, personne n’est obligé de lire un roman », fait-il remarquer. Il ajoute après coup « Même si ça devrait être le cas. Il devrait au moins être obligatoire de les acheter. Imaginez qu’un fasciste publie cela et vous force à acheter un certain nombre de livres par an. Ça, ce serait respecté. »

Salman Rushdie était au Festival international du livre d’Édimbourg le samedi 10 août.