Style de vie

Yuri Alexeev : le hobbit russe qui a fait son trou

Article publié le 4 mars 2017
Article publié le 4 mars 2017

À première vue, rien d’étrange dans la vie de Yuri. Il vit depuis cinq ans à 100 kilomètres de Moscou, a ouvert un profil sur Couchsurfing et accueille de temps en temps des touristes venus du monde entier. Cependant, sa maison est un peu particulière : elle se trouve à quelques mètres sous terre. Histoire d’un homme libre.

Réveil. Métro. Boulot. Ordi. Téléphone. Métro. Dîner. Dodo. C’est la routine dans laquelle des millions de gens se trouvent enfermés. Travailler pour vivre ou vivre pour travailler ? Yuri Alexeev a choisi : ni l’un ni l’autre. Il a décidé vivre pour vivre.

« Je n'aimais ni ma vie, ni mon boulot »

Auparavant, Yuri habitait Moscou, travaillait dans un cabinet d’avocats et payait ses factures comme tout le monde. Un jour, le jeune homme en a eu assez et a décidé de laisser derrière lui cette vie si monotone. « Quand je vivais en ville, je devais travailler pour payer mon loyer. Maintenant, j’ai ma propre maison sans être tenu par aucune hypothèque. Je suis libre. Je n’ai pas besoin de travailler. Je n’aimais ni ma vie ni mon boulot. Je n’étais pas heureux », lâche-t-il. C’est ainsi qu’il a décidé de déménager pour une forêt située à une centaine de kilomètres de Moscou, juste à côté d’une route nationale.

Au départ, une seule chose paraît certaine pour Yuri : il veut construire sa propre maison. L’ex-citadin commence donc d’abord par réfléchir au type d’habitation le plus approprié. Mais alors, pourquoi un trou de hobbit ? « Pendant six mois, j’ai vécu dans un tipi comme les Indiens et, quand il a commencé à faire froid, j’ai décidé de construire une maison en paille, quelque chose de peu commun en Russie. Malheureusement, elle a pris feu. Je ne savais plus quoi faire alors et j’ai même envisagé de quitter le pays. Au bout d’un certain temps, je suis retourné dans cet endroit et j’ai envisagé plusieurs possibilités : une maison dans un arbre, un refuge sur le fleuve… Finalement, j’ai opté pour un logement sous terre car il faut peu de matériaux et maintenir la chaleur ne coûte rien, même s’il fait moins 20 degrés dehors », détaille notre homme.

Sous terre, la maison ne comporte qu’une salle. Dans un coin, à côté de la fenêtre, on trouve un lit, toujours entouré de livres et de l’autre côté, une petite cuisine très rudimentaire. Au centre de la pièce, un tapis et une table permettent à Yuri de prendre le thé avec ses invités. Dehors, à quelques mètres de la maison, se tiennent un sauna et des toilettes. « L’inconvénient du sauna, c’est qu’il se trouve à la surface et, comme je vis près de l’autoroute, les gens me voient. En plus, il fait très froid l’hiver », se marre Yuri.

« Je ne fuis pas la vie sociale »

On appelle Yuri « le hobbit russe ». Il n’apparaît donc pas déplacé de lui demander s’il s’est inspiré des romans de J. R. R. Tolkien. Même si sa maison rappelle celle de Frodon Sacquet, il affirme que toute ressemblance avec Le Seigneur des Anneaux est le fruit du mélange entre une bonne stratégie marketing et une pure coïncidence. « C’est sûr que la porte est identique à celle des films, mais je n’ai jamais voulu imiter une maison hobbit. En fait, c’est plus facile de construire une porte circulaire. On a commencé à m’appeler "le hobbit russe" parce que c’est plus vendeur. La saga du Seigneur des Anneaux est un phénomène mondial. C’est pour ça que je crois que l’utilisation de ce nom pour parler de moi est une idée très bien pensée car elle attire l’attention du public. L’idée est venue lors d’une interview pour la télévision et ça me plaît bien. »

Yuri est déjà célèbre sur les réseaux sociaux. Des télés du monde entier se sont intéressées à la vie de cet homme libre. Cependant, son histoire n’attire pas que la presse et les internautes. Beaucoup de touristes font aussi le déplacement par pure curiosité. L'ancien avocat raconte également qu’il accueille chaque année des couchsurfers du monde entier. Il nous parle alors fièrement de sa collection de drapeaux qui grossit grâce à ses invités.

« Please, feel welcome » est la phrase avec laquelle Yuri reçoit quiconque souhaite partager un moment avec lui pour boire un café, lire un livre ou tout simplement bavarder. Il se considère comme une personne très ouverte, et ne veut donc pas qu’on le considère comme un ermite. « Que pensent les autres de moi ? La plupart pensent que je suis un ermite et que je vis à l’écart pour des raisons religieuses. Mais la réalité est tout autre. Je ne fuis pas la vie sociale. Mon choix de vivre sous terre n’a rien à voir avec la religion. En plus, j’ai beaucoup d’amis. Mais malgré tout cela, même quand j’explique les choses, on ne me croit pas toujours. Je finis alors par leur donner raison et, comme ça, tout le monde est content. »

Poutine, Tchekhov et une lapine

« Je me lève, je mets de l’eau à bouillir pour préparer le thé, je lis les infos - je suis un citoyen du monde et je m’intéresse beaucoup à l’actualité -, je vais chercher du bois, je prépare le repas et, le reste du temps, je me consacre à mes trois projets du moment : approfondir mes connaissances sur l’homme politique Alexeï Navalny, encourager le bookcrossing et connaître à fond l’œuvre du médecin et écrivain Anton Tchekhov. » Ainsi va la vie du hobbit russe. Un rythme qui ne laisse pas de place à l’ennui malgré tout ce que l’on pourrait penser d’un homme seul coincé dans la forêt russe. « L’ennui ? C’est quoi ? Ça me manque de m’ennuyer, parce que je suis toujours occupé ». La solitude ? Il ne connaît pas non plus. Car Yuri partage son quotidien avec Petrushka, une lapine devenue sa fidèle compagne. Il reçoit par ailleurs toutes les semaines la visite de ses amis qui lui apportent des livres et de la nourriture (il ne se souvient pas de la dernière fois où il est entré dans un supermarché)

Yuri a deux passions : les livres et la politique. Grand défenseur d’Alexeï Navalny, le principal leader de l’opposition russe [condamné le 7 février dernier à cinq ans de prison et à une amende de 500 000 roubles pour malversation, ce qui l’empêche de se présenter aux élections de 2018. Le leader d’opposition avait déjà été déclaré coupable de malversation en 2013, mais l’affaire se retrouve à nouveau devant la justice après une série de manifestations de soutien en sa faveur et après que la Cour européenne des Droits de l’Homme a affirmé qu’il n’avait pas bénéficié d’un jugement juste, selon les données de la BBC, ndlr], il consacre une grande partie de son temps à convaincre les autres que Poutine serait fini si Navalny pouvait se présenter aux élections.

Yuri a plus de 4 500 livres enregistrés sur la page internet de bookcrossing. « L’histoire du livre commence avec Gutenberg et aboutit à ce projet d’échange de livres. C’est un truc merveilleux. À chaque fois que quelqu’un vient me voir, je lui offre un de mes livres. Moi aussi, j’adore en recevoir. La plateforme de bookcrossing a été très bien pensée, c’est comme une bibliothèque internationale. Tout le monde peut donner son avis sur le dernier livre qu’il a lui. » En ce moment, il est plongé dans le théâtre de Tchekhov.

Après avoir partagé un moment avec Yuri, on se demande si cette décision de tout laisser derrière soi et de vivre sous terre avec un lapin est définitive ou s’il aimerait revenir plus tard à une vie « normale ». Le hobbit russe est déterminé : « Je me sens bien dans ma vie. Je suis libre. Et puis je crois que la Russie n’est pas faite pour moi. Si je devais déménager un jour, je quitterais peut-être le pays mais je ne veux plus vivre pour travailler. » La conversation Skype touche à sa fin mais c’est alors que, de l’autre côté de l’écran, Yuri me fait cadeau d’un dernier conseil : « S’il te plaît, fais ce que tu veux, mais sois sûr d’être toujours heureuse ».

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Voglio Vivere Così est une collection de 8 histoires qui racontent des modes de vie différents, alternatifs et uniques. 8 articles sur 8 semaines, choisis par nos soins. La vie des autres n'aura jamais été si familière.