Style de vie

Ultras marocains : « les gens nous prennent pour des animaux »

Article publié le 17 mai 2014
Article publié le 17 mai 2014

Les stades de Casablanca ont été le théâtre, ces derniers mois, de violents affrontements entre les ultras de clubs rivaux. Et il n’est pas rare que la violence atteigne jusqu’aux joueurs lorsque des fautes sont commises sur le terrain. Plongée dans un monde où le foot reste une affaire très sérieuse.

Said, Hi­cham et Is­mail* ne se connaissent pas mais il n’est pas im­pos­sible qu’ils aient déjà échangé des coups par le passé : ce sont des ul­tras. « Nous sommes prêts à mou­rir pour notre club », af­firme Said avec fer­meté, en­ve­loppé dans un nuage de fumée de ha­schich. Il ne sou­rit pas beau­coup. Ve­nant de lui, cette af­fir­ma­tion, ré­col­tée seule­ment après que la glace ait été rom­pue, fait tout de même un peu peur. Said est membre de la Black Army, le groupe d’ul­tras qui sup­porte les FAR de Rabat (l’as­so­cia­tion spor­tive des Forces ar­mées royales, ndlr). Hi­cham fait lui par­tie des sup­por­ters du Wydad de Ca­sa­blanca, vain­queur de nom­breuses com­pé­ti­tions au Maroc et à l’in­ter­na­tio­nal. Is­mail enfin, est en­re­gis­tré chez les ul­tras de l’autre club de la ville, le Raja Ca­sa­blanca. Ce sont les équipes les plus connues au Maroc et les ri­va­li­tés entres elles sont plus qu’exa­cer­bées.

Les ara­besques peintes aux murs sont dif­fi­ciles à dis­tin­guer et la lu­mière est trop faible pour que l’on puisse voir le fond du bar où nous nous trou­vons. Nous sommes à Rabat, la ca­pi­tale du pays. « Les gens nous prennent pour des ani­maux », dit Said avant de re­prendre une bouf­fée. Il est assis en com­pagnie de quatre autres membres de la Black Army. Ils ont en com­mun leur âge, vingt-cinq ans en­vi­ron, leurs sur­vê­te­ments, les bra­ce­lets d’ar­gent qu’ils portent aux poi­gnets et une cer­taine mé­fiance à l’égard des jour­na­listes. La presse a trop sou­vent dé­formé leurs pro­pos et leurs opi­nions, contri­buant ainsi à l’image très né­ga­tive que la so­ciété ma­ro­caine se fait d’eux.

150 ul­tras cou­teaux entre les dents

Ces der­nières an­nées, les ul­tras ma­ro­cains ont sou­vent sus­cité l’émoi en se dis­tin­guant par des actes vio­lents. La ré­pu­ta­tion du « jeudi noir » est bien triste. En avril 2013, dans les heures qui pré­cèdent la ren­contre entre le Raja Ca­sa­blanca et les FAR de Rabat, une cen­taine d’ul­tras et de hoo­li­gans dé­vastent la ville. Un an au­pa­ra­vant, Hamza Bak­kali, sup­por­ter du Wydad de 21 ans, avait perdu la vie du­rant des af­fron­te­ments. En mars der­nier, 150 ul­tras armés de cou­teaux et de bâ­tons, ont pris d’as­saut le ter­rain où s’en­traî­nait leur équipe de cœur, me­na­çant les joueurs et leurs en­traî­neurs avant de sac­ca­ger les ves­tiaires. Leur acte était mo­tivé par les al­lé­ga­tions de cor­rup­tion dont l’équipe fai­sait l’ob­jet et par la série de dé­faites qu’elle avait en­du­rées.

Hi­cham, 19 ans, a par­ti­cipé à l’in­cur­sion. Il ri­cane en me ra­con­tant ce qui s’est passé ce jour-là sur le toit de l’im­meuble bardé de cordes à linge et de pa­ra­boles où il a dé­cidé de re­ce­voir à Ca­sa­blanca. Au loin, on aper­çoit sur le mur d’un im­meuble un graf­fiti à moi­tié ef­facé en l’hon­neur de l’équipe du Wydad. Pour Hi­cham, le geste était to­ta­le­ment jus­ti­fié : « après ce jour, on a fi­na­le­ment gagné ! » En fin de compte, c’est le bien de l’équipe qui était en jeu.

Is­mail se­rait pro­ba­ble­ment d’ac­cord avec lui. Il penche la tête et plisse les yeux, puis s’en­fonce dans son fau­teuil tout en re­je­tant sa fumée avant d'af­fir­mer qu’il sou­tient l’équipe la plus im­por­tante de toutes. Grand et maigre, il a déjà 38 ans. Avec lui, neuf autres ul­tras sont ac­cou­dés au bar, piè­tre­ment dé­coré avec son car­re­lage blanc. Tous sont fiers des vi­déos pos­tées sur You­tube de leurs cho­ré­gra­phies de stade, leurs chœurs et leurs ban­nières. C’est ça qui compte le plus pour eux, la vio­lence n’est ja­mais une fin en soi. Pour eux, « le jeudi noir » n’est rien d’autre que le dé­bor­de­ment de stu­pi­dité d’une pe­tite mi­no­rité. Ils ne veulent pas qu’on les prenne pour des hoo­li­gans. Ils veulent seule­ment que les autres ul­tras fassent preuve de res­pect, et pré­viennent que si ce n’est pas le cas, le re­cours à la vio­lence est tout sim­ple­ment in­évi­table.

les Bon­bons Sau­va­ges : la rage plu­tôt que la dou­leur

La vio­lence ne fait pas par­tie de l’idéo­lo­gie de tous les autres, mais pour beau­coup c’est bien le cas, qu’il s’agisse d’une fin en soi ou d’un mal né­ces­saire. Cer­tains en portent les traces sur leur vi­sage, mais ils ne se risquent pas à par­ler du nombre de bles­sures qu’ils ont eues pour ne pas avoir à par­ler du nombre d’af­fron­te­ments aux­quels ils ont par­ti­cipé. Karim, l’un des membres émi­nents de la Black Army, a frôlé la mort en 2005 après un pas­sage à tabac au cours du­quel il a reçu de nom­breux coups de cou­teaux dans le dos.

« Bon­bons sau­vages », c’est ainsi qu’Hi­cham a re­nommé les pi­lules que tout le monde prend avant de se rendre au stade. Il s’agit de ben­zo­dia­ze­pine, qui rem­place la dou­leur par une rage in­con­trô­lable. Hi­cham lui aussi af­firme que le club est la chose la plus im­por­tante dans sa vie. Et il se plaît à dire des choses telles que « sur le champ de ba­taille nous n’avons pas de pitié » ou à ra­con­ter l’his­toire d’un ultra du Raja qui a cassé le men­ton d’un sup­por­ter du Wydad et qui s’est enfui à Ma­da­gas­car car il crai­gnait pour sa vie. Ou bien en­core à as­su­rer qu’il n’au­rait aucun scru­pule à tuer un autre ultra. On ne peut pas dire que la na­ture agres­sive du jeune homme colle avec son al­lure. Néan­moins, la lé­gè­reté avec la­quelle il nous ra­conte tout ça, as­sorti d'un petit rire et d'un haus­se­ment d'épaules, sus­cite un cer­tain ma­laise.

Abus de pou­voir et de cruauté

Bien que leur en­vi­ron­ne­ment soit en­vahi par la vio­lence, les ul­tras se disent in­jus­te­ment ca­ta­lo­gués comme un dan­ger à la sé­cu­rité des ci­toyens. Une éti­quette qui leur colle à peau sur­tout de­puis qu’une loi contre la vio­lence dans les stades a été mise en place en jan­vier 2011. De­puis, leur droit de réunion a été li­mité et ils doivent de­man­der des au­to­ri­sa­tions spé­ciales à chaque réunion. De l’autre côté, il est de­venu plus fa­cile pour les au­to­ri­tés de ré­col­ter les don­nées per­son­nelles sur les membres de ces as­so­cia­tions. Il est sur­tout beau­coup plus fa­cile d’ar­rê­ter les ul­tras. Said et Is­mail dé­noncent la po­lice pour les mêmes faits dont ils sont ac­cu­sés : abus de pou­voir, cruauté. Selon eux, les ul­tras se­ront ma­tra­qués sans rai­son et pla­cés en garde à vue pen­dant des se­maines en­tières.

Bien que les ul­tras re­fusent d’être ca­ta­lo­gués comme des re­belles, il est qua­si­ment im­pos­sible d’at­tri­buer à leurs groupes une quel­conque di­men­sion po­li­tique. Quand on leur de­mande leur avis sur les ma­ni­fes­ta­tions du Prin­temps arabe, ils font preuve d’une cer­taine in­dif­fé­rence. « Ce que fait le gou­ver­ne­ment ça ne me re­garde pas », dit Hi­cham. Bien qu’ils se plaignent de la dis­cri­mi­na­tion dont ils font l’ob­jet en tant qu’ul­tras, ils sont nom­breux à être sa­tis­faits de la si­tua­tion po­li­tique au Maroc. Le phé­no­mène des ul­tras ne vient pas d’en-bas, ses membres sont issus de toutes les couches de la so­ciété, ou presque. Said n’a pas de tra­vail, Hi­cham suit des cours à dis­tance pour pré­pa­rer son bac­ca­lau­réat alors qu’Is­mail fait du re­pé­rage pour une mai­son de pro­duc­tion de ci­néma. Beau­coup d’autres sont à l’uni­ver­sité ou ont un tra­vail stable. ​Ce­pen­dant, bien qu’ils soient tous dif­fé­rents les uns des autres et mal­gré que la haine couve entre eux, ils ont tous en com­mun la fierté d’être ultra. Entre les stades et leurs ba­garres, ils se sont créé leur petit re­fuge, à l’in­té­rieur du­quel ils peuvent s’ex­pri­mer et se dé­mar­quer loin de toute conven­tion so­ciale. Peut-être que tous ne mour­ront pas pour leur équipe, mais cha­cun d’entre eux se­rait prêt à le faire au nom de ce re­fuge per­son­nel. «  Nous sommes ul­tras à temps plein », af­firme Said. Et pour la pre­mière fois de la soi­rée, un sou­rire se des­sine sur son vi­sage et chasse les ombres qui l’ha­bi­taient.

Tous pro­pos re­cueillis par Fé­lice Gritti, à Rabat et à Ca­sa­blanca.

* Tous les noms ont été chan­gés .

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à Ca­sa­blanca et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet « eu­ro­med re­por­ter » ini­tié par ca­fé­ba­bel en par­te­na­riat avec i-watch, Search for Com­mon Ground et la fon­da­tion anna Lindh. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la une du ma­ga­zine.