Style de vie

Tourisme : quand Berlin s'agite, le Berlinois s'assagit

Article publié le 15 juin 2011
Article publié le 15 juin 2011
Dans le quartier berlinois de Kreuzberg-Friedrichshain, on fait la fête en permanence. Mais dans les bars à cocktails bon marché, les parcs et les rues, de plus en plus de touristes s’agitent : les habitants sont agacés et protestent. Enterrements de vie de jeune garçon, tournées des bars, provocations : Berlin est-il la nouvelle Majorque ?

«Vous voulez encore faire la fête, non ? ». Le chauffeur de taxi est certain de savoir à qui il a à faire, lorsqu’il doit nous conduire, mon copain et moi, un vendredi soir après minuit, dans la partie sud du quartier de Berlin-Est Friedrichshain. Mais il ne s’attend pas à notre réponse : « Non, nous voulons rentrer à la maison, nous vivons là», et nous percevons une bonne dose de compassion lorsqu’il réplique « Oh là. C’est bruyant là-bas ! »

Il y a quelques années, il en allait tout autrement. À l’époque, presque tout le monde m’enviait, lorsque je disais que j’habitais au milieu du quartier underground de Berlin. Aujourd’hui, le quartier de Friedrichshain-Kreuzberg est toujours beau et toujours underground, mais il est devenu ces derniers temps un peu trop apprécié par les touristes.

En principe, on pourrait se réjouir, en tant que Berlinois, que des jeunes du monde entier — puisqu'il s’agit presque exclusivement de jeunes touristes qui viennent passer leurs vacances ici (l’âge moyen des touristes à Berlin se situe selon berlin.de autour de 40 ans), s'y sentent bien, et nous pourrions finalement désigner notre quartier comme le lieu où les autres viennent passer leurs vacances. « En principe » est le mot-clef. Car pendant que l’on se réjouit de plus de 20 millions de nuitées de touristes par an, la mauvaise humeur anime de plus en plus les habitants. Elle se dirige principalement contre les hordes de «Easyjetsetters », qui restent dans un espace relativement étroit, entre Schlesisches Tor, à l’Ouest (aussi appelée Ballermann I) et Ostkreuz, à l’Est (Ballermann II). Ce qu’on désapprouve, c’est surtout le bruit et la crasse.Et partout on s’inquiète de ce que le quartier est en passe de devenir, ainsi que de la possible métamorphose d’un endroit cool en lieu de divertissement sans valeur.

Berlin est ce qu’il reste d’anarchique

Le fait que les gens se retrouvent sur les places publiques, dans les parcs, sur les ponts ou au bord de la Spree n’a, en soi, rien de nouveau. La spontanéité, la désorganisation (on peut acheter de la bière tous les deux mètres sans problème dans le « Spätkauf» du coin) est justement ce qui rend Berlin si attractif : ce petit reste d’anarchie propre à la ville. Dans quelle ville peut-on trainer dans la rue, une bière à la main ? A Munich, on serait la cible de regards désapprobateurs, à Madrid, on serait carrément arrêté, et même à Londres, on se demanderait s’il ne vaut pas mieux aller au pub. À Berlin, cette culture est aimée, admirée voire même chantée récemment par l’artiste Christane Rösinger.

Que les rapports sociaux évoluent tous les deux ans en raison de la gentrification, ce n’est pas nouveau non plus. Il y a maintenant les jeunes parents, qui, il n’y a pas si longtemps, traînaient eux-mêmes sur la petite place, et qui maintenant jouent au ping-pong avec un pack de six. Entretemps, ils se sont mis à s’indigner de ne pas pouvoir dormir parce qu’il y a du bruit tard dans la nuit. Tine est une habitante typique de Friedrichshain. La jeune libraire a un copain italien et un cercle d’amis étrangers. Pourtant, lorsque « son » parc devient le lieu de rendez-vous soudains des auberges de jeunesse du coin, auxquels se rendent près de 100 jeunes Scandinaves avec carnet de chansons, guitare et animateur, elle s’énerve. Monique, étudiante en économie, habite aussi dans le coin, et elle observe également le développement de son quartier avec inquiétude : « En principe, c’était toujours tranquille ici, mais il y a peu je me suis dit que j’habitais Camden Town !» Sa voisine Christina pourrait piquer une crise quand elle doit zigzaguer à vélo le matin pour éviter tous les bris de verre qui se sont accumulés pendant la nuit, ou le vomi qui est devant sa porte. Moi-même, je deviens toxique quand une horde de « marginaux » ou d’Anglais balbutiants essaye de m’extorquer des bisous ou du fric.

« Un point de vue petit-bourgeois »

Ce qui a vocation à être drôle peut vite tourner à l’arrogance. Le tourisme est et reste un facteur économique significatif pour Berlin et on ne devrait s’en prendre qu’à nous-mêmes au lieu de s’indigner. Moi-même, j’étais à Majorque à 17 ans et oui, j’ai bu de la sangria à coups de seau. Pendant mon année Erasmus à Madrid, je traînais en général avec un groupe géant d’Allemands et d’Anglais et je crois que nous ne nous sommes pas non plus conduits avec beaucoup de tact envers les Madrilènes, à partir d’un certain taux d’alcoolémie. Je me souviens vaguement de « Botellones » (coutume espagnole qui consiste pour les jeunes à se rassembler dans la rue, les parcs et les plages pour s'imbiber d'alcool) spontanés et parfaitement illégaux dans les parcs et sur les places publiques.

« Tu as vraiment un point de vue petit-bourgeois », me dit mon copain quand je me plains des touristes bruyants. « De telles lamentations parce qu’on veut être tranquille et qu’on ne veut être dérangé par rien d’étranger, on s’y attendrait en province, mais pas ici. » Il a raison. Détendons-nous un peu. La « feierkarawane » [« caravane de la fête »] repartira à un moment ou à un autre et en attendant, nous devons accepter le fait que nous payons le prix de notre comportement, à l'étranger, Majorque en tête. 

Photo : Bar Gagarin (cc)Stefan Garvander/flickr