Style de vie

« Sex tut Gut » : l'art de jouir

Article publié le 24 juin 2014
Article publié le 24 juin 2014

En dépit de la li­bé­ra­tion sexuelle et du fé­mi­nisme, au XXIème siècle le corps de­meure une énigme. Le sexe est om­ni­pré­sent, et pour­tant on n'en parle ra­re­ment ou­ver­te­ment. C'est quoi, un « corps », et com­ment ça marche ? La sexo­logue Cata­rina Bra­zao aide les jeunes à trou­ver des ré­ponses aux ques­tions brû­lantes qui les ta­raudent... 

« Res­pire len­te­ment. Si tu as mal, es­saie de sou­la­ger la dou­leur. Prends conscience de ton corps. » Tan­dis qu'un groupe hé­té­ro­clite de jeunes ber­li­nois se tor­tillent de dou­leur et de plai­sir sous l'ef­fet des gouttes de cire chaude cou­lant sur leur peau nue, Cata­rina Brazão se dé­place cal­me­ment dans la pièce, en­cou­ra­geant un à un les 9 par­ti­ci­pants de son ate­lier au nom ex­pli­cite : Sex Tut Gut (« Le sexe est bon pour toi »). « Fais du bruit et bouge ton corps si ça t'aide à sup­por­ter le choc et la cha­leur. » La ses­sion de ce soir a pour sujet la cire chaude : l'ou­til par­fait pour faire l'ex­pé­rience de son corps sous des angles nou­veaux et ex­ci­tants, comme l'ex­plique Ca­ta­rina.

Ce qui semble à pre­mière vue une mé­thode peu com­mune de dé­cou­vrir la sexua­lité fait par­tie du pro­jet de Ca­ta­rina de nous aider à re­nouer un contact avec notre corps. « Je crois qu'il est né­ces­saire de re­prendre conscience de son corps pour par­ve­nir à réa­li­ser ce dont on est ca­pable. » Ce n'est pas un ha­sard si les ate­liers de Ca­ta­rina ren­contrent un tel suc­cès à Ber­lin, la ville phare du ren­dez-vous des cultures sur le Vieux Conti­nent : c'est ici que la men­ta­lité souabe se heurte au nu­disme est-al­le­mand, les mou­ve­ments gen­der fuck (op­po­sés aux sté­réo­types de genre)  à la re­li­gion mu­sul­mane, le ca­rac­tère char­meur mé­di­ter­ra­néen à la pu­deur al­le­mande. S'il se ba­lade dans les en­vi­rons du très chic quar­tier du Pren­zlauer Berg, ou de celui plus mul­ti­cul­tu­rel de Kreuzkölln, le vi­si­teur s'aper­ce­vra qu'en dépit de la li­bé­ra­tion sexuelle, la sexua­lité reste un sujet com­pli­qué au XXIème siècle. Quand les hips­ters ont-ils com­mencé à s'ha­biller comme des pe­tits en­fants ? Pour­quoi le sexe est-il om­ni­pré­sent alors qu'on n'ose que ra­re­ment en par­ler ou­ver­te­ment ? Que se passe-t-il réel­le­ment sous nos draps ?

Re­dé­cou­vrir son corps

Cata­rina, née à Ma­dère, est venue à Ber­lin en tant qu'étu­diante Eras­mus en 2007. Avant de se tour­ner vers la thé­ra­pie ho­lis­tique en 2010, elle exer­çait en tant que psy­chiatre. Bien que beau­coup des trai­te­ments qu'elle pro­pose se rap­portent à la sexo­lo­gie, son tra­vail ne se concentre pas seule­ment sur les or­ganes gé­ni­taux. « L'ap­proche so­ma­tique n'a pas vrai­ment de rap­port avec le sexe, elle est plu­tôt liée à un état d'at­ten­tion et de conscience de soi. La sexua­lité entre en jeu plus tard, parce que c'est lorsque l'on a plei­ne­ment conscience de son corps que l'on s'aper­çoit que tout est sen­suel et sexuel. » C'est pour­quoi, avec Fed­er­ica Fiore, une pra­ti­cienne de mé­de­cine al­ter­na­tive et dan­seuse ori­gi­naire d'Ita­lie, elle en­cour­age une prise de conscience du corps de ma­nière ori­gi­nale. « Dans nos ate­liers, on aborde des su­jets tels que la com­po­si­tion cor­po­relle, l'auto-éro­tisme et les zones éro­gènes sous un angle lu­dique et terre à terre, » ex­plique Cata­rina. « Nous avons été sur­prises de voir à quel point ce concept fonc­tion­nait bien ! À la fin de chaque ses­sion, tout le monde est heu­reux, même si cer­tains sont com­plè­te­ment nus alors que d'autres ont gardé tous leurs vê­te­ments. » Parmi les par­ti­ci­pants, on peut trou­ver aussi bien de jeunes couples que des cé­li­ba­taires de tous âges, hommes et femmes de dif­fé­rents mi­lieux so­ciaux. Après tout, lors­qu'il s'agit de dé­si­rer une sexua­lité plus épa­nouie, nous sommes tous dans le même ba­teau. « Pour être hon­nête, per­sonne ne nous a ja­mais rien ap­pris. Quand on était ado, on a ap­pris à se dé­bar­ras­ser de notre éner­gie éro­tique aussi vite que pos­sible, c'est tout », ré­vèle Cata­rina. « J'ai tou­jours pra­ti­qué la mas­tur­ba­tion de­puis très jeune, mais ça fait quelques an­nées que j'en ai fait une vé­ri­table pra­tique d'auto-éro­tisme et d'amour de soi. » C'est l'une des nom­breuses choses qu'elle sou­haite vi­ve­ment par­ta­ger. Dans le même temps, elle sou­ligne que se sen­tir dé­con­necté de son corps est loin d'être un pro­blème spé­ci­fi­que­ment fé­mi­nin. « Cu­rieu­se­ment, les hommes sont confron­tés aux même dif­fi­cul­tés que les femmes. Très sou­vent, ils agissent de façon mé­ca­nique et n'ar­rivent pas à sa­vou­rer leur sexua­lité. »

« Ce ne sont que nos or­ganes gé­ni­taux, après tout »

C'est pour­quoi Cata­rina, avec sa col­lègue al­le­mande Ma­reen Scholl, pro­pose des ses­sions de Mé­di­ta­tion gé­ni­tale, une pra­tique qui cherche à contri­buer à une in­car­na­tion éro­tique in­di­vi­duelle. Par trois dif­fé­rentes ca­resses dou­ce­ment réa­li­sées sur les or­ganes gé­ni­taux du­rant des pé­riodes pou­vant aller jus­qu'à 15 mi­nutes, cette pra­tique in­vite à sim­ple­ment sa­vou­rer un « contact apai­sant » sans avoir à rien don­ner en re­tour. « Ce ne sont que nos or­ganes gé­ni­taux, il ne s'agit que d'éner­gie sexuelle. Elle vous ap­par­tient et la res­sen­tir n'est pas une mau­vaise chose, » in­site Cata­rina, sou­riante. « Ce­pen­dant, dans notre vie sexuelle on veut tou­jours don­ner quelque chose en re­tour, à tel point que l'on ne par­vient plus à se concen­trer sim­ple­ment sur ce que l'on re­çoit et le plai­sir que l'on peut res­sen­tir. » Les ate­liers de mé­di­ta­tion gé­ni­tale semblent at­ti­rer tout par­ti­cu­liè­re­ment les femmes, bien que Ca­ta­rina ait éga­le­ment noté une aug­men­ta­tion dans le nombre d'hommes sou­hai­tant se re­cen­trer sur leur corps.

Même si Cata­rina vit à Ber­lin de­puis plu­sieurs an­nées main­te­nant, elle or­ga­nise éga­le­ment des ate­liers dans d'autres pays d'Eu­rope, des­ti­nés à pro­vo­quer une prise de conscience de la né­ces­sité de créer une unité entre le corps et l'es­prit. « Il ne s'agit pas seule­ment d'un sté­réo­type sur les gens d'Eu­rope du Nord, ré­pu­tés froids et com­plexés. Je vois que mon tra­vail a tout au­tant d'ef­fet au Por­tu­gal, en Ré­pu­blique Tchèque et en Es­pagne. » Selon son ex­pé­rience, les per­sonnes ori­gi­naires de pays ré­pu­tés « sen­suels » ren­contrent sim­ple­ment des pro­blèmes dif­fé­rents avec leur corps. « Ce n'est pas parce que les gens de Mé­di­ter­ra­née sont plus char­meurs qu'ils sont de meilleurs amants », ajoute-t-elle en riant.

être at­ten­tif au corps commun un tout

Tan­dis que les gouttes de cire chaude conti­nuent de cou­ler sur les peaux nues, pro­vo­quant de temps à autres un cri, un sou­pir ou un gé­mis­se­ment, l'at­mo­sphère de l'ate­lier Sex Tut Gut est dé­tendu. Cer­tains par­ti­ci­pants font vi­si­ble­ment l'ex­pé­rience de leur corps sous des angles dif­fé­rents, en ex­plo­rant des ap­proches per­son­nelles de la sexua­lité, seul ou à deux. D'autres ac­quièrent sim­ple­ment une conscience plus aigüe de leur corps. « C'est un pro­ces­sus très in­té­res­sant », chu­chote Ca­ta­rina en sou­riant. « Une fois que l'on s'est plei­ne­ment in­carné, les or­ganes gé­ni­taux de­viennent sim­ple­ment une autre par­tie du corps et perdent presque leur ca­rac­tère éro­gène. Com­men­cer à ac­cep­ter et à res­pec­ter son corps tout en­tier, cela per­met aussi de s'ai­mer plus. » Alors que les jeunes ber­li­nois se mettent à re­pen­ser les concepts de corps et de sexua­lité, ils em­barquent pour un voyage qui les conduira sû­re­ment vers des ré­gions in­con­nues et pas­sion­nantes. Et celles-ci ne se trouvent pas seule­ment entre leurs jambes.

Cet ar­ticle a été ini­tia­le­ment pu­blié dans l'Edi­tion spé­ciale 2014 du ma­ga­zine eu­ro­péen en ligne Eu­rope&Me. Tous droits ré­ser­vés.