Style de vie

Semaine sainte en Espagne : que pensent les étrangers des processions ?

Article publié le 5 avril 2015
Article publié le 5 avril 2015

En Espagne, les processions sont la trace d'une tradition centenaire. Les gens sortent dans la rue, les costaleros portent les lourdes statues religieuses et la dévotion se mêle à la coutume. Mais, que pensent les étrangers en voyant cette foule exaltée et en pleurs ? Comprennent-ils ce que représente pour les Espagnols cette Semaine Sainte ? Voici quelques témoignages.

Jessica est Française, et elle avait 26 ans quand elle a assisté pour la première fois à une procession à Séville. Elle était un peu nerveuse, sceptique, et elle a même eu un peu peur de participer à une tradition qu'elle jugeait « extrême ». Son lien avec la religion se limitant à quelques baptêmes et mariages, elle n'était pas très à l'aise. Une fois passée la « ligne de front » à côté de la fanfarria - une sorte de fanfare qui accompagne le cortège principal - Jessica s'est détendue, et elle s'est peu à peu habituée à l'ambiance festive. « Je dois dire que j'ai adoré ce moment, c'était unique, et ça m'a émue. »

L'expérience de Jessica permet d'imaginer que, pour les étrangers, observer pour la première fois une coutume très éloignée de celle de leur pays d'origine provoque un certain choc culturel. Dans le cas de la France, pendant la Semaine Sainte on ne célèbre que le Lundi de Pâques, qui est l'occasion de se reposer et de « manger en famille », comme l'indique Adeline, une jeune française qui a vu les processions de Grenade en 2010. « À vrai dire, ça m'a paru très étrange. Ça m'a fait un peu peur, mais c'est un élément central de la culture espagnole », raconte-t-elle.  Cette tradition manque à Adrien, Français lui aussi. Il y est attaché et l'apprécie particulièrement « parce qu'il est croyant et catholique ». 

Pleurs et émotion : « Je n'avais jamais vu ça »

Sten, d'origine allemande, a du mal à s'identifier au sentiment de « bonheur et d'admiration » en voyant les défilés et les fanfares. « Je n'arrive vraiment pas à comprendre ce sentiment, mais c'est sûr que pour les gens très croyants, ce doit être très émouvant », avoue-t-il. De même, Vivien, qui vient d'Allemagne, confie que c'est la réaction des gens qui l'a le plus surprise. « Je n'avais jamais vu ça de ma vie : d'un côté il y a de la tristesse parce que beaucoup de gens pleurent, et de l'autre il y a du bonheur, un sentiment de fierté et même une sorte de respect. » Dans son pays, à cette période de l'année, on célèbre traditionnellement la Ostermärsche - une manifestation politique qui est apparue au début des années 60, en faveur de la paix - et ce défilé n'a rien à voir ni avec les cagoules des nazarenos [les pénitents qui marchent à l'avant des processions, coiffés d'une cagoule dont la couleur varie selon la confrérie à laquelle ils appartiennent, ndlt] ni avec la ferveur exprimée face aux statues de la Vierge.

En Italie, la Semaine Sainte quitte les rues pour entrer dans les églises. Dans celles-ci une messe spéciale se tient les jours saints et le Dimanche de Pâques. Le lundi de « Pasquetta », comme on l'appelle là-bas, est réservé au repos et « très souvent, on fait un barbecue », précise Alberto, qui est Italien. Il voit les processions comme une tradition socio-culturelle espagnole, chargée d'émotion. « Les gens ne pleurent pas pour n'importe quelle raison, ils sont émus par un des sentiments les plus sincères et les plus purs qu'éprouve l'être humain. En définitive, lors des processions les gens projettent leurs aspirations quotidiennes dans des émotions : la santé, le bonheur, la tranquillité, l'amour, et toujours de manière extrême », ajoute-t-il.

En Hollande, le jour de fête est le Lundi de Pâques, pendant lequel on célèbre dans les églises des messes plus longues qu'en temps normal. Puis, habituellement, les gens sortent prendre un brunch dans un restaurant. Dans tous les cas, « ça n'a rien à voir » avec les défilés en Espagne, comme nous l'assure Anne. « J'ai vu les processions pour la première fois à Séville. On m'a prévenue que j'allais être impressionnée, et c'était vrai : la musique te donne des frissons, et quand la nuit tombe et que la procession passe dans une rue toute petite, tu as l'impression d'assister à quelque chose de magique. » Elle ajoute que l'aspect religieux l'a aussi attirée, peut-être parce qu'elle est catholique, « bien que pas très pratiquante ».

Pour les Espagnols, la routine

La différence la plus évidente en comparaison avec les Espagnols, c'est que les étrangers ressentent le même étonnement qu'un enfant qui découvre quelque chose pour la première fois. « Ces fêtes font partie de la tradition espagnole et j'ai tellement l'habitude de les voir que je ne ressens plus ce "choc" comme ceux qui ne les connaissent pas », affirme Marina, une jeune madrilène. Pour elle, il s'agit d'une coutume « en décalage avec la société actuelle, mais aussi avec l'Église elle-même parce qu'elle provoque un sentiment de culpabilité qui n'a plus de sens aujourd'hui », ajoute-t-elle.

José propose une autre lecture : il fait partie de la « Real y Muy Ilustre Cofradía de Nuestro Padre Jesús Nazareno », la plus ancienne confrérie de Murcie, fondée en 1600. Selon lui il y a « autant d'avis différents que de nazarenos ». Si quelque chose ressort des processions, c'est l'engagement pour maintenir une tradition « très humaine et familiale » qui fait partie du calendrier de la ville. Il explique qu'elle se transmet de père en fils, et qu'elle se vit dans la rue. Les hommes sont les plus représentés dans les processions, et ce sont les femmes qui s'assurent que tous les vêtements qu'ils devront porter soient prêts. 

Enfin, pour Elena, de l'équipe locale de CafébabelSeville, les processions sont plus de l'ordre de la « coutume, [de la] tradition, [de l']art et [de la] culture » qu'un évènement religieux. Elle est contrariée par la ferveur et la dévotion de ceux qui ne l'expriment qu'une semaine par an. « C'est différent si la personne est croyante toute l'année : même si je ne partage pas cette foi, je la comprends », affirme-t-elle.

En définitive, ces défilés suscitent autant de sentiments différents qu'il y a de personnes qui s'y rendent. Qu'il s'agisse de peur, de passion, d'indifférence ou d'étonnement, ce n'est pas pour rien si les Espagnols disent que « la procesión va por dentro » (« On souffre en silence», ndlr) et, parfois, cela transparaît dans des larmes ou de la surprise.