Style de vie

Saint-Antoine, l’église hipster de Madrid

Article publié le 3 décembre 2015
Article publié le 3 décembre 2015

L’église catholique en Espagne perd de son influence politique mais est très active dans la vie sociale. Cafébabel s’est rendu à Madrid pour retracer l’évolution de l’église ces dernières décennies et rencontrer le prêtre de Saint-Antoine, une église unique en son genre. 

Neuf heures du matin, dans le quartier gay de Chueca à Madrid. Une petite dizaine de personnes discutent tout en sirotant leur café sur le tapis rouge à l’entrée de l’église Saint-Antoine. Sur la façade, des inscriptions : « café gratuit, WIFI, ouvert 24h/24, animaux autorisés, TV ». Les visiteurs peuvent utiliser des sanitaires, ils peuvent aussi changer les couches de leurs bambins.

Contrairement aux apparences, il ne s’agit pas d’un hôtel, mais bel et bien d’une église où croyants et non-croyants sont les bienvenus. À l’intérieur, la modernité prend le dessus sur le caractère ancien de l’église. Des banquettes violettes et quelques sièges confortables accueillent les visiteurs qui peuvent regarder les messes du Vatican à la télévision, à la lumière de cierges électriques. Deux fois par jour, le « padre Angel », Angel Garcia Rodriguez dans le civil, y tient une messe. Le matin, les personnes dans le besoin peuvent venir boire un café ou un jus de fruit. Le soir, ils peuvent également venir chercher un sandwich.

Un padre plus rapide que les journalistes

Cette église a ouvert ses portes au printemps après avoir été fermée pendant 20 ans. Le prêtre Angel, raconte, le sourire aux lèvres : « C’est le rêve de ma vie, j’ai attendu 78 ans avant d’y arriver. C’est également la première église qui est gérée par les Messagers de la paix ». Après la messe de 9 heures, l’homme de 78 ans au visage bon enfant, parle avec bienveillance aux visiteurs. En plus d’être le prêtre de l’église, il a fondé en 1962 Messagers de la Paix (Mensajeros de la Paz), une ONG qui vient en aide aux personnes défavorisées.

Ana de la Calle Gijón, responsable communication pour Messagers de la Paix, loue les qualités du prêtre : « Des personnes comme lui, il y en a une sur un million ! Il est plus rapide que les journalistes quand des catastrophes surviennent. Il a toujours été à l’avant-garde. Il jouit aussi d’un fort pouvoir médiatique ». Quand le premier bateau a fait naufrage au large de Lampedusa, les premiers journalistes espagnols arrivés sur place se sont étonnés de voir que le père Angel était déjà là. Il est aussi régulièrement appelé par les médias espagnols pour donner son point de vue sur les questions sociales.

L’église Saint-Antoine est non seulement un espace religieux mais aussi un centre culturel et social. Elle a par exemple organisé une exposition-photos sur les personnes âgées : « C’est pour montrer qu’ils sont encore vivants, qu’ils ont des émotions : ils rient, pleurent… », explique Ana de la Calle Gijón.

Le pape François est partout dans l’église : sur la façade, sur la pétition pour le soutenir, sur les écrans de TV. Saint-Antoine est aussi le patron des animaux et le prêtre organise le 17 janvier le baptême d’animaux, comme les chevaux de la police, les animaux du zoo et celui des...voitures.

Saint-Antoine est située dans le quartier gay de Madrid. Tout un symbole. Si des personnes gays demandent au prêtre de se marier, il ne peut malheureusement pas les marier officiellement. Mais il n’hésitera pas à les bénir : « Si je bénis des voitures, des animaux, etc. Pourquoi est-ce que je refuserais de bénir deux personnes qui s’aiment ? »

L'influence s'envole, les privilèges restent

Lors de sa campagne électorale en 2004, José Luis Rodríguez Zapatero (PSOE), propose de légaliser le mariage homosexuel. Un an après son entrée à la tête du gouvernement espagnol, l'ancien premier ministre passe de la parole aux actes. « C’était une mesure qui lui tenait à cœur. Il y a eu beaucoup de protestation de la part de l’église et du Parti populaire, mais ce n’est plus un problème dorénavant », assure Ricardo Parellada, prof de philosophie à l’université Complutense de Madrid. Pourquoi ? Parce qu' « environ 70 % de la population actuelle est en faveur de l’union homosexuelle », confirme Fernando Amérigo, directeur du département de droit ecclésiastique dans la même fac.

« Dieu merci, l’église a perdu du pouvoir en politique et en a gagné dans la vie sociale », se réjouit le père Angel. L’influence de la religion sur le milieu associatif en Espagne est en effet flagrante. Les plus grandes ONG espagnoles ont été fondées à partir des valeurs chrétiennes : Caritas, Messagers de la paix et même … Oxfam ! Cette ONG internationale s’est d’abord implantée au pays de Cervantes en fusionnant avec une organisation jésuite active dans le développement international Intermón. Elle s’appelle d’ailleurs toujours Oxfam-Intermón. Francisco, 42 ans, originaire de Saragosse, se rend quotidiennement auprès de quatre organisations catholiques pour recevoir à manger. « Je dépends des organisations caritatives. Je suis croyant, c’est Dieu qui me montre le chemin. Je viens ici pour créer des liens », explique-t-il à la sortie de Saint-Antoine.

Même si l’église perd de son influence en politique, elle jouit encore de privilèges uniques. Quelque 0,7 % de l’impôt des personnes physiques est par exemple consacré à l’église catholique. Parmi ce montant, 90 % est dédié à l’émolument des ecclésiastiques. Les citoyens ont plusieurs possibilités sur leur déclaration d’impôts : donner de l’argent à l'église catholique, à des organisations à caractère social et/ou ne rien en faire. Les autres religions n’ont pas droit à de telles faveurs.

Henri, 70 ans, SDF d’origine palestinienne, vient chercher tous les jours son sandwich à l’église Saint-Antoine : « L’église a reçu 800 millions d’euros l’année dernière. C’est du marketing, il s’agit en quelque sorte de propagande pour maintenir l’église. Elle triche, car c’est l’État qui lui donne l’argent. »

Outre les avantages fiscaux, « c’est l’église qui détermine les profs et le contenu des cours, l’État n’a rien à dire », explique Fernando Amérigo. Après une série de changements dans le programme scolaire, le premier ministre, Mariano Rajoy, a mis en place une mesure pour lutter contre la chute du nombre d’élèves au cours de religion : « Avant les cours de religion ne comptaient pas dans l’évaluation. Maintenant, les élèves ont le choix entre le cours de religion et celui de valeurs éthiques. Ceux qui choisissent religion sont assurés d’avoir facilement de bons points, ce qui ouvre plus les portes de l’université. »

L’église Saint-Antoine est un symbole dans le paysage catholique espagnol. C’est la première fois que les Messagers de la Paix ont une église, exemple du rapprochement du mouvement catholique à la vie sociale. Même si elle conserve certains privilèges, l’église perd de l’influence au niveau politique. Et il faudra un excellent réseau WIFI pour la regagner.

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Cet article fait partie de la série de reportages « EUtoo 2015 », un projet qui tente de raconter la désillusion des jeunes européens, financé par la Commission européenne.