Style de vie

Rodnovérie en Pologne : des païens à l'état sauvage

Article publié le 17 août 2017
Article publié le 17 août 2017

De plus en plus de Polonais choisissent de questionner la foi préchrétienne de leur pays. Ce qui donne une tendance de plus en plus affirmée dans le pays qui répond au nom de rodnovérie. Plongé au coeur des racines slaves, cette religion paienne prône le retour aux traditions et à la nature. Mais elle cache aussi un penchant malsain pour l'extrême droite et le sexisme le plus primaire.

- « Commençons par le début : devons-nous vous appeler païens ? », demandais-je.

- « Certainement pas. Appelez-nous rodnovériens », explique Dragomir. « Un "païen" est un terme offensant, utilisé par les chrétiens comme une insulte. Un “païen” fait référence à toute personne de croyance différente. Les musulmans sont également considérés comme des païens, et les rodnovériens ne souhaitent pas rentrer dans la même catégorie que les musulmans. »

Le véritable prénom de Dragomir est Oskar. Il a quitté son emploi de barman il y a peu. Fort de ses compétences de designer graphique, Oskar a décroché un job de concept artist pour des jeux vidéo. Lors de son temps libre, il s’adonne à la reconstruction historique. Mais Okskar alias Dagromir est aussi żerca, un genre de prêtre rodnovérien.

Secrets d'histoire

La rodnovérie (Rodzimowierstwo en polonais) est une religion fondée sur les croyances des slaves : les prédécesseurs des chrétiens sur le territoire qui délimite aujourd'hui les frontières de la Pologne. En réalité, la rodnovérie, aussi appelée rodisme, se fonde plus précisément sur la vision contemporaine de ces croyances slaves, notre connaissance de cette époque étant très limitée. « Contrairement à ce que pensent certaines personnes, les slaves n’ont laissé aucune trace écrite, privilégiant la tradition orale », explique Dragomir. « Il n’y a aucune source écrite telle que la Bible. Nous ne connaissons aucune "liturgie" de la rodnovérie. Tout a été récupéré sur la base de recherches ethnographiques, grâce à quoi nous pouvons deviner que certaines choses étaient pratiquées d’une façon ou d’une autre », ajoute Luiza, qui est aussi un żerca de la banlieue de Varsovie et, à la ville, gestionnaire de paie dans une entreprise de taille moyenne.

Malgré ces difficultés, la rodnovérie devient de plus en plus populaire parmi les Polonais. Toutefois, seul un petit nombre d’entre eux est officiellement enregistré auprès d’une des associations religieuses existantes, ce qui rend difficile l’estimation du nombre exact d’adeptes. La plupart d’entre eux sont rattachés à de petits groupes informels. Ces organisations pratiquent souvent la reconstitution historique, bien que certains rodnovériens ne voient pas cela d’un très bon œil. « [Certains rodnovériens] pensent que nous sommes plus préoccupés par nos tenues médiévales que par le côté spirituel », explique Dragomir, qui lui-même pratique la rodnovérie dans un groupe de reconstitution historique : Ultagar Hilde. « En fait, chaque religion possède ses habits de fêtes. Je ne vois pas pourquoi les nôtres ne pourraient pas être à la fois slaves et historiques. »

Compte tenu de l’absence de trace écrite et de segmentation au niveau de l’organisation, il n’existe aucun mouvement rodnovérien unifié. Chaque groupe a sa propre conception des questions cruciales relatives à la foi : rituels, fêtes religieuses... Même chose concernant les dieux. Selon Dragomir, les dieux ne sont rien d’autre que des idéaux moraux, allégoriquement représentés comme des phénomènes naturels par les slaves. Il nous donne un exemple : « Perun est un dieu qui représente les idéaux moraux de la force masculine et qui affronte les obstacles avec courage, loin de toute peur, explique-t-il. Il a donc été associé au pouvoir naturel de l’orage et du chêne, l’arbre le plus fort et le plus résistant de la forêt ».

Pour Luiza, les dieux ne sont qu’une question secondaire. Le respect de la nature et des ancêtres est bien plus important. « Selon moi, il n’y aucune raison de donner des noms aux dieux. Nous ne pouvons pas authentifier la véracité de leur existence », explique-t-elle. En tout état de cause, nous ne connaissons qu’un petit nombre de dieux du « panthéon » slave. Luiza fait remarquer que c'est en cela que la rodnovérie est assez éloignée des autres religions. « Elle peut être comparée au bouddhisme dans sa pratique philosophique et sa façon de voir le monde ».

Nature et découvertes

La façon dont un groupe pratique sa religion dépend surtout du żerca. L’équivalent du prêtre dans la rodnovérie s’occupe de l’organisation de la cérémonie et des offrandes aux dieux, qui sont généralement sans lien avec le sang. « Il s’agit majoritairement d’une offrande de pain, d’hydromel (liqueur alcoolique à base de miel, d’eau et d’épices, ndlr) ou de tout autre produit agricole », assure Dragomir. L’un des rituels spécifiques des rodnovériens est swadźba, c’est-à-dire le mariage. De nombreux éléments cérémoniaux slaves se perpétuent aujourd’hui au travers des nombreuses habitudes des cérémonies de mariage : « Prenez par exemple le lancer du bouquet de la mariée. C’est une interprétation moderne du lancer de couronne, qui, à l’époque slave, était censé représenter la virginité », éclaire Dragomir, qui a lui-même célébré un mariage rodnovérien au tout début de sa « carrière ». Wojciech, un archéologiste qui travaille dans un magasin de proximité, est un autre żerca. Plus expérimenté lorsqu’il est question de mariage « païen ». « Ma famille, à savoir ma mère et ma grand-mère, ont assisté à l’une de mes cérémonies. Je ne connais personne d’autre qui peut prétendre à cela », lance-t-il, en soulignant que les rodnovériens trouvent rarement la compréhension nécessaire au sein de leurs familles.

Les slaves qui ont précédé les chrétiens vivaient de la terre. Il n’est donc pas étonnant que leurs fêtes soient intimement liées aux saisons et aux cycles naturels. Les rodnovériens contemporains perpétuent cette tradition, en célébrant par exemple les équinoxes et les solstices, bien qu’ils soient nombreux à vivre en ville sans avoir aucun contact avec la nature. « Je vis en ville mais je cherche un moyen de m’en échapper pour me rapprocher de la nature. Pour être honnête », reconnaît Dragomir. Depuis qu’il a commencé à s’impliquer dans la rodnovérie et à passer davantage de temps à l’extérieur, le style de vie moderne le rebute encore plus. « À mon avis, un rodnovérien devrait opter pour un peu de simplicité dans sa vie, qui est une façon de revenir à ses racines, à la nature », admet-il, en ajoutant que ce n’est pas une conviction largement acceptée par ses pairs.

Le point de vue de Luiza est beaucoup plus pragmatique. « Chaque jour, je vais au travail en voiture, je rentre dans ma maison avec jardin, j’interagis avec d’autres personnes et des animaux. Je suis en contact avec la nature, reconnaît-elle. Vous n’avez vraiment pas besoin de caresser les arbres pour ressentir la force de la nature. Être un rodnovérien, c’est entretenir certaines traditions et interagir avec la nature telle qu'elle se présente à nous. »

Une bande de nazis et de misogynes ?

En Pologne, la rodnovérie n’est pas uniquement associée à la nature et à la spiritualité. Lorsque les « païens » modernes se retrouvent dans les médias, c’est généralement en raison de leurs liens avec l’extrême-droite. L’affaire la plus récente concerne une association dénommée Zadruga, dont les membres ont publié une photo avec un swastika en flamme. L’affaire a fini dans le bureau du juge qui a estimé que le symbole en question ne représentait pas un swastika totalitaire comme la croix gammée, mais un simple svarga, son équivalent slave. Par conséquent, cela n’a rien à voir avec la promotion de l’idéologie nazie. « Un peu de bon sens, le swastika était présent en tant que symbole dans presque chaque culture existante dans le monde », explique Wojciech, qui ne cache nullement ses convictions d’extrême-droite. « La rodnovérie est clairement patriotique et liée à l’extrême-droite mais ne nous emballons pas, ce n’est pas le sheitan. »

Interrogé sur les convictions politiques des « païens », Dragomir refuse toute généralisation. « Il y a autant de divisions sociales et politiques au sein du mouvement rodnovérien qu’au sein de l’ensemble de la société polonaise. Il y a des groupes antifa, complètement libéraux, qui écoutent du reggae, fument de l’herbe et, parallèlement, prient Swarog (dieu du soleil dans la myhtologie slave, ndlr). » Dragomir n’a pas vraiment une bonne opinion du groupe qui a brûlé un swastika. « Il est vrai que nous dénombrons de vrais néonazis, comme le mouvement Zadruga qui ne se cache pas et fait usage de la propagande nazie, voire prient certains criminels de guerre parfois. À l’inverse, ils font des offrandes et s’occupent de la bonne conduite des rites. »

Au sein de la rodnovérie, les groupes d’extrême gauche sont très rares. Luiza fait remarquer que beaucoup de rodnovériens sont associés au nationalisme. « Il est vrai que le mouvement rodnovérien attire un groupe spécifique de personnes, qui sont, pour la plupart, liées à l’extrême-droite. » Elle ajoute que c’est une conséquence directe du regard que les gens tournent vers le passé. La droite radicale polonaise est toujours ancrée dans le catholicisme. « Tous les membres des "milices" d’extrême-droite qui errent dans les villes portent une croix sur leur torse et se disent fiers de se rendre à l’office chaque semaine. »

Le conservatisme au sein de la communauté des rodnovériens s’exprime également dans l’approche réservée aux femmes, en adoptant des habitudes qui date du millénaire dernier. Comprendre : les « païens » ont une vision de la société complètement patriarcale. Dragomir reconnaît que les rôles traditionnels institués par les « païens » ne sont pas du goût des féministes. « La façon dont je vois les choses est simple : une personne est plus heureuse lorsqu’elle se conforme à ce qui est naturel pour elle. » De ce fait, le rôle d’une femme se restreint à donner la vie, élever des enfants, puis prendre soin du foyer. Un homme quant à lui, doit défendre sa famille et subvenir à ses besoins. « Les rôles institués par la nature ne sont plaisants ni pour l’homme ni pour la femme mais c’est ce qui fait de nous des gens meilleurs. »

« Même des païens peuvent accéder à des postes importants »

En tant que femme et żerca, Luiza souligne l’importance des femmes dans la vie spirituelle des rodnovériens. « En vérité, ce sont les femmes qui devraient être "prêtres", car ce sont elles qui prennent soin du foyer et entretiennent les traditions », explique-t-elle. Elle ajoute que la logique n'est pas si différente de celle des familles catholiques où la femme est la personne qui rappelle aux membres de la famille qu’il est, par exemple, temps de décorer le sapin de Noël. Selon elle, le rôle de żerca, ou plutôt de żerczyni (une version féminine du terme), revient à instituer de petits rituels traditionnels. « Ce sont des petits gestes, quasiment automatiques. C’est comme lorsque vous faites tomber du sel aujourd’hui. Il y a une superstition selon laquelle il faut en jeter par-dessus votre épaule. Il en va de même pour les petites offrandes laissées pour les esprits du foyer. »

Wojciech ne peut pas être plus en désaccord : « […] C’est un non-sens. Il n’a jamais existé de "żerczyni". C’est un rôle réservé aux hommes et un terme définitivement masculin. Aucun système de quotas n’a été mis en place », ironise-t-il. Il propose, en revanche, une explication fondée sur sa vision de la religion et de l’histoire. « Le matriarcat a perdu contre le patriarcat, car il s’avère que nous avons toujours été attaqués et, de ce fait, les dieux de la guerre, qui étaient masculins et ont cultivé la terre, ont gagné. Mokosz, déesse de la terre, a perdu et a disparu. »

La popularité grandissante de la rodnovérie peut être liée avec celle des idées d’extrême-droite qui circulent au sein de la jeunesse polonaise.« Le paganisme est plus facilement appréhendé. Il touche de plus en plus de gens qui sont de plus en plus nombreux à s’y identifier »,  reconnaît Wojciech. Il doute que cette tendance perdure, au motif qu’elle serait superficielle, mais reste optimiste. « Peut-être que la graine semée parmi des milliers de personnes donnera corps à des centaines de bons rodnovériens, qui prouveront que même des païens peuvent accéder à des postes importants. Qui sait, peut-être même au sein de municipalités ? Après tout, pourquoi pas, nous sommes tous humains », conclut-il. 

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Cet été, cafébabel est parti à la rencontre de gens qui ont décidé d'exprimer leur foi autrement. Retrouvez notre dossier sur les croyances alternatives à travers 8 histoires, toutes bonnes à croire.