Style de vie

Owni soit-il : « faire du datajournalisme n'est pas indispensable »

Article publié le 3 janvier 2013
Article publié le 3 janvier 2013
On lui a collé toutes sortes d'étiquettes : labo d'idées numériques, pure player « tachycardique », ONG, bande de potes, modèle libéral-libertaire, média militant, avant-poste des cultures numériques, fanzine. Owni porte comme un gant son nom d'objet web non identifié.
Depuis, le site de datajournalisme français a arrêté de (se) battre (sous la forme qu’on lui connaît en tout cas) le 21 décembre 2012 - comme un symbole. Parce que l’identité d’Owni n’a jamais été clairement définie, nous avons rencontré un de ses journalistes pour tout clarifier, parler business model et datajournalisme.

Ex-Marianne 2, Sylvain Lapoix a été recruté en septembre 2010, lorsque que la direction du site, au départ strictement numérique, a voulu élargir son domaine de compétence. Il a quitté l''équipe d'Owni à la fin du mois dernier, car la décision a été prise de revenir au « tout numérique ». Rencontre.

cafebabel.com : Qu'est-ce qu'était Owni au départ ?

Sylvain Lapoix : Owni est à la base l'émanation de la web agency 22 mars. Au départ, la forme du média était un peu bâtarde : une sorte de réseau social un peu collaboratif qui s'est construit éditorialement en réaction à Hadopi. Ensuite, à l'arrivée de Nicolas Kayser-Bril, un des précurseurs du datajournalisme en France, ses prérogatives ont été élargies vers le journalisme de données.

cafebabel.com : Qu'est-ce que tu y faisais ?

« Le datajournalisme ? C'est la poursuite du journalisme par d'autres moyens»

Sylvain Lapoix : Je voulais parler de sujets politiques dont personne ne parle. J'ai donc fait un premier dossier sur le volet privatisation de la réforme des retraites, qui n'a pas eu un succès dingue. Ensuite, j'ai fait un deuxième essai : une enquête sur les gaz de schistes qui a fait d’Owni une plateforme de référence pour beaucoup de collectifs. On avait fait une carte, une application interactive qui permettait de reconstituer la méthode de fracturation hydraulique à partir d'informations glanées dans des manuels de géo-ingénierie, d'interviews avec des ingénieurs géologues. On a donc tout de suite été considérés comme un média de référence.

cafebabel.com : L'autre « gros coup » d'Owni, ça a été la collaboration avec Wikileaks ?

Sylvain Lapoix : Après que l’on a créé une interface pour aller se balader dans les télégrammes, Julian Assange a contacté l'équipe pour mettre en place une collaboration, discuter des conditions de publication. La démarche a été celle d'une mise à disposition réfléchie visant à une immersion et une collaboration entre les internautes et les journalistes, c’était une forme de datajournalisme. Ça a fait la renommée européenne d'Owni.

cafebabel.com : C'est quoi, le journalisme de données ?

Sylvain Lapoix : C'est la poursuite du journalisme par d'autres moyens. Le datajournaliste va travailler avec des outils lui permettant de structurer, traiter et restaurer l'information à son lectorat de manière soit immersive, soit interactive, soit pédagogique.

cafebabel.com : Quels sont les grands sites de datajournalisme dans le monde ?

Sylvain Lapoix :The Guardian, Il sole 24ore, Die Welt, The Economist, The Wall Street Journal , The New York Times, The Seattle Times, The Washington Post.

cafebabel.com : Que de grands journaux, aucun pure-player.

Sylvain Lapoix : C'est très important de relever qu'Owni est vraiment à part de ce point de vue-là. Et l'un des vrais problèmes du datajournalisme, c'est son business model … puisqu'il n'en a pas. Du point de vue économique, c'est extrêmement coûteux car les datajournalistes ont des compétences très rares.

cafebabel.com : C'est indispensable de faire du datajournalisme aujourd'hui ?

Sylvain Lapoix : Non. C'est un outil qui a une puissance fantastique, mais dans le contexte économique actuel, c'est très compréhensible que beaucoup rechignent. Faire du datajournalisme peut vouloir dire mobiliser une équipe aux compétences chères pendant plusieurs semaines pour produire un seul article, ce qui n'est absolument pas rentable.

cafebabel.com : C'est quoi alors le meilleur modèle ?

Sylvain Lapoix : On ne l'a pas trouvé ! On a voulu, à un moment donné, rendre le média autonome en s'appuyant sur la vente d'applications, d'e-books, et ça n'a pas marché. Le marché des e-books n'est pas encore mature, le marché des apps est encore naissant ce qui fait qu'on n'était pas en mesure de dégager les marges nécessaires pour faire vivre une rédaction.

cafebabel.com : Ce qu'est en train de vivre Owni montre qu'un site d'information sans pub et sans abonnement ne peut pas survivre ?

« L'un des vrais problèmes du datajournalisme, c'est son business model … puisqu'il n'en a pas »

Sylvain Lapoix : Ça montre que même dans un contexte de frénésie capitalistique, où les investisseurs se pressent pour acheter la dernière « sensation », un média n'est pas une valeur suffisante sur le marché pour miser sur un modèle économique de start-up.

21 décembre 2012. Forcément.

cafebabel.com : Owni avait des faiblesses, ou tout est à mettre sur le compte de la mauvaise conjoncture ?

Owni était un labo de R&D journalistique aussi bien dans ses articles que dans son fonctionnement. Et c'est vrai que le côté  « bandes de potes » nous a peut-être porté préjudice. On a payé le prix de notre modèle.

cafebabel.com :  On sent une pointe de frustration dans ta voix…

Sylvain Lapoix : Oui je suis triste que ce site aille mal car c'est vrai qu'Owni avait le cran de proposer des sujets alternatifs, incongrus et la liberté de parler de traiter les articles autrement.

Nota Bene : cette interview a été réalisée courant décembre, avant la déclaration de cessation de paiement déposée le 21 décembre 2012.

Photos : Une et Texte © courtoisie de la page Facebook d'Owni "That's all folks" (cc) capture d'écran de la page d'accueil du site d'Owni ; Vidéo (cc) Scarblicitus/YouTube