Style de vie

O'Naturel : dîner à poil dans un bistro parisien

Article publié le 23 décembre 2017
Article publié le 23 décembre 2017

Par souci d’hygiène, il est demandé aux serveurs - et seulement à eux - de se présenter habillés. C’était la seule chose que je savais avant de me rendre à O’Naturel, le premier restaurant naturiste de Paris.

Avant de nous lancer, mon rencard, Amelia, et moi-même, nous étions posés de nombreuses questions en buvant un verre. « Et si je me renverse un truc chaud dessus ? », s’interrogeait Amelia. « Et si je dois aller aux toilettes ? », me demandais-je à mon tour. À l’arrivée du serveur, je décide d’éviter la bière et commande un whisky sans glace. « Et s’il n’y a que des vieux qui me fixent ? », demande-t-elle, nerveusement. Et si tout ça n’était que du cinéma, pensais-je. Et si… non.

O’Naturel est le tout premier restaurant « naturiste » de Paris. Dissimulé dans une rue quelconque du XIIe arrondissement, l’établissement est situé près du bois de Vincennes. Hasard ou pas, c’est de ce même bois dont on a entendu parler suite à l’instauration d’un espace naturiste cet été. Après avoir vérifié l’inscription de mon nom sur la liste, Mike Saada, co-propriétaire du restaurant avec son frère Stéphane, nous montre la direction des vestiaires, dissimulés derrière un épais rideau gris. À l’intérieur, des casiers sont disposés le long des murs. Les règles du restaurant prescrivent essentiellement du respect envers les autres clients. La nudité complète, est-il dit, est obligatoire après le second rideau, celui qui mènent aux tables.

Tout à l’heure, prendre mon courage à deux mains signifiait affronter le mauvais temps. Désormais, je dois le saisir pour me mettre en tenue d’Adam. Je me déshabille lentement tout en gardant mes chaussettes pour la fin, puis j’entre dans l’inconnu.

« Je suis nu, j’ai envie de viande »

La salle est sobre. Les murs et le plafond sont blancs. Même chose pour les luminaires. Des tables et des chaises grises sont recouvertes d’un tissu noir lisse, brillant, et surtout échangeable (remplacé après chaque repas, nous a-t-on assuré). La blancheur de la pièce est presque éblouissante, elle semble toute aussi nue que moi. Après avoir passé le rideau, je me rends compte que nous sommes seuls. Aucun autre invité ne pourra me contempler dans toute ma splendeur. En m’asseyant, je ressens une sensation étrange, à mi-chemin entre le soulagement et la déception. Une journaliste de France Interse trouve à l’autre bout de la pièce, et parle à un membre du personnel. Elle est habillée. Ravie d’avoir enfin quelqu’un à interviewer, elle nous rejoint à table.

« Je suis également journaliste, je suis venu me faire un avis », avoue-je alors qu’elle nous demande notre ressenti sur le lieu. Perplexe, elle nous invite à témoigner en n’utilisant que nos prénoms. On commande du vin. La journaliste de France Inter se pose avec nous et sort son micro pour enregistrer le son de la bouteille qui se vide et les verres qui tintent. « Votre petit copain s’est immédiatement couvert avec sa serviette », fait-elle remarquer à Amelia. « Vous vous sentez à l’aise ici ? » Mon amie répond : « C’est bizarre d’être les seuls ici, quand tout le monde est habillé », en faisant référence au personnel de cuisine et aux deux propriétaires. La journaliste nous quitte pour parler avec Stéphane, et nous parvenons à peine à discerner ce qu’elle dit. « Je reste habillée parce que je ne me trouve pas belle », indique-t-elle à voix basse. Elle poursuit quelques minutes plus tard : « Vos clients n’ont pas l’air très sereins, c’est courant ? C’est quelque chose que vous devriez améliorer, non ? »

Mike est revenu avec les menus, j’y jette un coup d’œil rapide avant de revêtir à mon tour mon costume de journaliste et donc poser mes propres questions. Le restaurant propose de la cuisine dite « bistronomique » (bistro haut de gamme, ndlr) à travers deux menus à prix fixe. Une entrée et un plat principal, ou bien un plat principal et un dessert à 39 euros. Et un repas entrée-plat-dessert pour 10 euros de plus. Pour commencer, je laisse de côté les escargots, la salade de homards et le « saumon gravlax » pour un medley de légumes servis avec un « baba ganoush », une purée d’aubergine épicée typique de la cuisine du Moyen-Orient. Amelia a opté pour du foie gras que vient compléter un chutney de pommes et de poires ainsi que des flocons de sel de mer.

Nous commandons nos plats principaux en même temps. Une fois encore, je passe sur les options pescétariennes : sole meunière et son tatin d’endives, noix de Saint-Jacques avec une émulsion de soja. Je suis nu. J’ai envie de viande. Je prends donc des côtelettes d’agneau servies avec des tomates confites et des oignons grelots. Amelia choisit les noix de Saint-Jacques. Pour Mike, le naturisme du restaurant possède une influence sur la nourriture. Il nous confie que ni lui ni son frère ne sont des nudistes convaincus. En réalité, ce n’est pas le cas du reste du personnel non plus, même si tout le monde a été tenu au courant à l'embauche. « On voulait simplement ouvrir un bistro gastronomique, affirme-t-il. Mais il y en a tellement à Paris, alors on a réfléchi à ce qui pourrait nous distinguer, et on a décidé d’ouvrir un restaurant naturiste. » Légèrement déçu par cette vérité nue, je me demande : « Ma première sortie publique avec les bijoux de famille à l’air aurait-elle juste servi une stratégie commerciale ? »

Immédiatement, un contraste apparaît quand on pense à un restaurant naturiste. Nous venons au monde nu et avons besoin d’être nourris pendant un court instant avant de passer le reste de notre vie habillé, à nous sustenter seuls. Aucun autre être vivant ne cherche à cacher son corps de la vue des autres, comme aucun être vivant n’a utilisé le feu pour se nourrir. Les vêtements et la cuisine nous ont permis de conquérir la planète ainsi que ses nombreux paysages et climats. Ceci pour finir par poser une question : peut-on vraiment parler de nudité et de nourriture - ou des deux - sans parler de ce que cela signifie d’être humain ?

En Europe, l’opinion publique s’est souvent opposée à l’idée selon laquelle le corps humain doit rester caché. Et ce, bien au-delà de la renaissance de la nudité dans la sculpture française et italienne, ou de l’impudence de L’Origine du monde de Courbet. Après la Première Guerre mondiale, la popularité des camps nudistes a connu un vaste essor en Allemagne et en France, attirant un mélange hétéroclite de socialistes, de pacifistes et de proto-hippies. Le phénomène réussira même à provoquer la colère des nazis à leur arrivée au pouvoir dans les années 30. Hermann Goering, lors du procès de Nuremberg, qualifiera le « mouvement de la nudité » comme « l’un des plus grands dangers pour la morale et la culture allemandes ». Interdit par la loi en Allemagne dès 1933, le naturisme se fera réellement connaître au Royaume-Uni et aux États-Unis grâce, en partie, à des émigrés allemands.

« Regarde-moi, c’est par ici que ça se passe »

Je suis surpris par les entrées. Elles sont complètement déconstruites. Comme si la nourriture était réduite à l’essentiel, dans son plus simple appareil. Mes légumes - des carottes, des radis, des concombres et du fenouil en julienne - se baladent librement autour de quelques feuilles d’épinards sur une purée de courgettes. De l’autre côté de la table, Amelia doit baisser les bras pour prendre sa fourchette, dévoilant ainsi sa poitrine. Elle lance alors un regard furtif vers la cuisine où le cuisinier détourne subitement le regard. Dans le sien, j’ai l’impression de deviner ce qu’elle pense : « Je suis un bout de viande sur une chaise avec un bout de viande dans l’assiette ».

Nous étions en train de manger quand un autre couple de clients est arrivé, doublant ainsi le nombre de personnes nues dans la pièce. Mike nous racontait qu’ils sont souvent surpris par les différents types de clients qu’ils reçoivent : on trouve aussi bien des naturistes confirmés que de nombreux débutants curieux, âgés de 30 à 35 ans. Christophe et Seth se sont assis à la table située à côté de la nôtre. Ils ont la trentaine rugissante. Christophe est Français et Seth vient de Los Angeles. Leur présence a radicalement changé l’atmosphère comme si des concitoyens étaient venus en renfort. Seth nous avoue que sa dernière aventure naturiste remonte à 5 ans, lors d’une « circuit party ». « C’est une soirée où on danse toute la nuit, jusqu’au lendemain, explique-t-il devant notre air ébahi. Ces soirées ont commencé dans les années 1970 et refont surface dans la communauté gay. C’est un genre de Berghain », affirme-t-il en mentionnant le fameux club berlinois où il serait impossible d’entrer. L’arrivée des côtelettes d’agneau et des Saint-Jacques d’Amelia coupe court à notre conversation. Je me retrouve devant trois morceaux de viande dans l’assiette, disposés en demi-cercle et entourés de légumes à point.

Marketing ou pas, quand vous décidez d’ouvrir ce genre de restaurant, la nudité devient votre signature. Elle surpasse inévitablement la cuisine, ce qui requiert davantage d’efforts gastronomiques. Votre plat se doit d’attirer l’attention façon « regarde-moi, c’est par ici que ça se passe ». Les saveurs doivent vous emporter de telle sorte que vos yeux finissent par ne plus avoir aucune importance. Chaque met doit être irrésistible, passionnant, une véritable révélation. Un défi de ce genre demande une dose de créativité exceptionnelle qui inciterait un chef à repousser les limites pour s’approprier un environnement lui-même dépourvu de toutes les règles les plus naturelles.

O’Naturel n’est rien de tout cela. L’agneau est tendre, et sa graisse donne de la saveur au plat. Les Saint-Jacques se mélangent bien à la mer de purée de soja dans laquelle elles baignent. Cependant, le goût des plats ne nous emporte dans aucune sorte de crescendo culinaire. Le menu n’est clairement pas aussi osé que le concept du restaurant : foie gras, noix de Saint-Jacques, escargots, homards, côtelettes d’agneau, poulet braisé et l’incontournable risotto végétarien peuplent un menu bien trop long aux prix exagérés. Aucune de ces propositions ne se démarque clairement de la concurrence. Ça ne poserait aucun souci pour le bistro du coin, sauf qu'il vous fera payer moitié prix pour la même chose. Et puis, on s’y sent bien au bistro du coin.

Nous décidons de suivre notre plan initial et de ne pas rester pour le dessert. Prêt à payer, je glisse ma main où aurait dû se trouver ma poche - et donc mon portefeuille - pour ne sentir que ma cuisse. Je me rends compte que je n’ai pas regardé mon téléphone une seule fois depuis une heure et demie. Je me lève et retourne aux vestiaires, totalement libéré de la gêne d’être à poil. Paradoxalement, je me sens clairement mieux une fois rhabillé. Dehors, il neige. C’est assez rare à Paris. Ça fait du bien.

---

Cet article a été écrit par Alexander Hurst et édité pour cafébabel. Il a été initialement publié sur Are We Europe, collectif européen pour ceux qui ont une histoire à raconter.