Style de vie

Nostalgie : ceci n'est pas une vie

Article publié le 13 décembre 2014
Article publié le 13 décembre 2014

On pourrait croire que les séquences de souvenirs que nous percevons comme des déjà-vus et des réminiscences sont les témoins de notre propre passé. Cependant, ce sont des autres qui nous animent. Mais est-ce mal, si le voyage dans le passé d’autres personnes est beaucoup plus captivant ?

D’un pas leste, Bart Muligiewicz, bien reposé, s’éloigna du palier, tenant un crouton de pain dans un bol sur lequel reposaient en croix un couteau et une petite cuillère. La ville n’avait pas connu de jour si ensoleillé depuis le chute du Mur de Berlin. Cet événement, toutefois, Bart n’en avait pas fait l’expérience directe puisque à cette époque il avait quitté Berlin depuis dix ans. Cela était d’autant plus improbable que lorsque le Mur était tombé, Bart vivait à Varsovie.

Le jeune homme étira ses muscles et laissa sa main tenant une tasse de café le mener vers le balcon. La ville, irradiée par un sourire qui émanait des façades de pierre de certains bâtiments, ressemblait à un repas communiste inachevé. Sous ses pieds, Bart sentait l’ébullition d'une masse humaine qui psalmodiait. Elle était bien plus nombreuse qu’à aucun de ses concerts. Au milieu de ce tourbillon de corps, se tenaient les ruines noires de ce qui, hier encore, demeurait un symbole de tolérance triomphant. Tape-à-l’œil.

Plusieurs personnes avaient essayé d’orner les cendres de tulipes fraîches mais cela ne faisait qu’accentuer le côté macabre de la scène. La voisine de Bart, une vieille gueuse indolente qui passait ses journées entières sur son balcon à cracher sur la tête des passants, croisa immédiatement son regard. « Je jure », tonna-t-elle, découvrant ses dents jaunes, « que je n’ai pas vu une telle foule ici depuis 2002, quand vous vous êtes amusé avec ce bébé cascadeur. » Ses yeux brillèrent d’excitation. « Ça a été un sacré scandale, ça », souffla-t-elle, rêveusement. Bart en avait marre d’expliquer sans cesse qu’il tenait son fils fermement et qu’il n’aurait absolument pas pu tomber.

Après avoir adressé un regard assassin à sa voisine, Bart quitta le balcon à la hâte et entreprit son fameux rituel : mettre ses bottes rouges brillantes, qui dataient de l’époque de Ziggy Stardust. Chaussé, il descendit les escaliers et sortit dans la rue. Il avait toute la journée devant lui et pouvait la consacrer à faire ce qu’il voulait car, Annushka ayant déjà renversé l’huile de tournesol, le rendez-vous n’aurait pas lieu. Sans hésiter un instant, Bart plongea dans la foule, vibrant d’émotion, et absorba les voix qui commentaient l’acte de vandalisme de la veille, dont la preuve subsistait amèrement au centre de la place. Comme cela arrive habituellement dans le pays où se déroule cette histoire, l’indignation d’une partie de la foule entrait systématiquement en réaction chimique avec le niveau d'approbation de l’autre partie. Bart quitta la place et, après avoir passé Rozbrat, dirigea ses pas vers la Vistule.

Au coin des rues Solec et Ludna, fumant passionnément sa cigarette et représentant un obstacle hautement indésirable sur la route de Bart, se tenait son ami de l’université, Stefan Dedalowski. Stefan était un voyou obèse, qui était devenu célèbre à l’université à cause de son trio dyslexie-dysorthographie-dyscalculie. La présence de son ami ne réjouissait pas Bart, loin de là. Il pensa, résigné, qu’il allait assister à un monologue bourré de souvenirs de l’époque de Solidarnosc et à une analyse comparée des standards des cabinets ministériels d’Aleje Ujazdowskie 1/3 (bureau du premier ministre polonais, nda) et du 10 Downing Street. Cependant, par chance, Stefan ne reconnut pas Bart, ce qui permit à ce dernier de continuer son trajet sans accroc. Rue Wybrzeże Kościuszkowskie, sur la rive du fleuve, il émanait un vide aigu des cratères qui accueillaient par le passé, l’été, des bars où l’on jouait les plus grands succès de Bart.

Après avoir traversé le pont Śląsko-Dąbrowski, Bart entra dans une épicerie pour acheter des cigarettes. Une nymphe derrière le comptoir, vêtue d’un t-shirt sur le devant duquel était imprimé un énorme « No future », l’accueillit avec une expression désabusée. Quand elle se retourna pour attraper ses cigarettes, il remarqua que les lettres dans son dos formait un message analogue : « No past ». Au-dessus de sa tête était accroché un écran, tel un mirage bleu, sur lequel un présentateur récitait : « La vapeur des informations inutiles qui inondent nos consciences cause une fragmentation de notre mémoire autobiographique. Ses éléments sont remplacés par des coupures de presse et des morceaux de biographies de personnes célèbres. » Bart sentit la puissance du discours le submerger.

La voix de la vendeuse le ramena à la réalité. « Je vous ai vu à la télé inciter les gens à faire la révolution. Le Che Guevara du pauvre. Et pourquoi avez-vous rompu avec Katy Perry ? Vous formiez un beau couple. » Bart marmonna quelque chose à propos de ce foutu capitalisme et disparu dans la lumière du soleil. Il se dirigeait à présent vers Muranów, détruit par les bombes la nuit précédente, où restaient encore quelques manifestants blessés.

Bart pensa qu’il pourrait peut-être aller à Dworzec Grański, là où avait commencé son aventure à Varsovie. À cette époque, la ville était complètement différente. Non sans nostalgie, il se souvint du moment où il avait acheté un disque du Śląsk Song and Dance Ensemble sur la place Komuna Paryska. Le bon vieux temps ! Il hésita un instant, mais abandonna finalement l’idée de poursuivre sa flânerie. La faim qui se faisait sentir dans son estomac le ramena chez lui, même si en vérité tout ce qu’il avait à la maison était du lait, des poivrons rouges et un peu de cocaïne.

De retour à la place du Rédempteur, la foule semblait encore plus nombreuse. Toutefois, une partie se dirigeait vers le bistro Charlotte pour y boire nonchalamment du Prosecco. Bart s’approcha d’un policier employé par le bistro pour monter la garde et veiller à la qualité du café servi. Le jeune homme, qui attendait que sa pilosité faciale pousse et lui donne un air plus sérieux, tenait énormément à ce travail. Bart lui demanda pourquoi la foule ne se dispersait pas. « Vous me le demandez », répondit le policier « mais je n’ai pas vu une telle pagaille à Varsovie depuis le concert des Stones en 67. » Bart comprit que le pauvre gogo confondait probablement les époques et essaya de quitter cette conversation insensée, mais le policier l’attrapa par la manche et lui chuchota sur un ton confidentiel : « C’est vrai ce qu’on dit sur l’honoraire. J’ai vu de mes propres yeux les Stones recevoir un wagon entier de vodka polonaise. » Devant chez Bart, il y eut un grondement. Avant qu’il ne réussisse à trouver sa clef, l’air se remplit d’un hululement. Et immédiatement, Dieu seul sait comment, Bart fut poussé dans une voiture de police, de laquelle exhalait une puanteur de hot-dog de station-service. Avant d'être interrogé.

« Nom, prénom, date et lieu de naissance », exigea un policier, agressivement, les yeux comme une paire d’halogènes.

 « De qui ? », demanda Bart, confus. « Les miens ? »

« De qui d’autre ? » demanda le policier, visiblement irrité, mais à la fois déjà fier de la blague qu’il allait faire « De Vladimir Poutine ? »

Devant la voiture, un groupe de sales gosses écrivait sur le mur au spray jaune : « Ce n’était pas ta vie. » Bart tourna les yeux vers eux et dans une révélation fulgurante, répondit au policier.

« C’est une excellente question », dit-il, après un instant et ajusta ses lunettes rondes, cerclées de métal, sur son nez. Les verres portaient encore la trace du chaos tranquille d’empreintes que Yoko y avait laissé le matin-même.

Cet article fait partie de notre dossier de fin d’année consacré à la nostalgie. Si la réalité nous déçoit tant, quelles sont les raisons de regarder dans le rétroviseur ? Manque-t-on d’imagination en Europe ou attachons-nous une importance soudaine à nos devoirs de mémoire ? Réponse en 5 souvenirs.