Style de vie

Lviv : une ville aux deux âmes

Article publié le 23 juillet 2015
Article publié le 23 juillet 2015

Un voyage bref et solitaire en autobus dans une ville à la personnalité ambigüe. Nous parlons de Lviv en Ukraine, déchirée entre patriotisme, guerre, européisme et désir de fête.

L’arrêt de bus de Cracovie est bondé, mais personne pour me renseigner, ni d’écran avec les horaires de départ, et mon car pour Lviv en Ukraine a déjà une heure de retard. Inquiète, j’interroge tous ceux autour de moi.  Les gens sourient et essayent de m’aider mais personne ne sait rien. Soudain, un jeune installé à l’air sympathique s’approche de moi. « Vous allez à Lviv ? Moi aussi. Ne vous inquiétez pas, le car va arriver. »

Je le suis soulagée. Je le regarde attentivement : il a un regard doux, sincère, il m’inspire confiance. Il porte une veste Ferrari sur un tee-shirt Kurt Cobain. C’est un étudiant de Kiev, il a passé un an en Pologne. Il retourne désormais chez lui. Grâce à lui, je découvre que les personnes mélancoliques, assises patiemment depuis plus d’une heure derrière moi, sans bouger ni s’échanger un mot, attendent le même bus que moi.

Tous sont Ukrainiens, sauf moi. Presque personne ne parle anglais. Lorsque je tente de communiquer avec mon polonais boiteux, les Ukrainiens me regardent avec tendresse et répondent lentement en russe. Lorsque le bus arrive finalement avec deux heures de retard, un homme aux beaux yeux bleus montre mon ticket au chauffeur et me fait passer d’un geste galant : « Je veux m’assoir à côté de vous », dis-je au jeune de Kiev. « Je ne comprends pas, aidez-moi s’il vous plait ». Le jeune homme me met une main sur l’épaule et sourit : « Tout ira bien ».

Nous voyageons de nuit. Je dors un peu dans le car bondé. Lorsque nous arrivons à la frontière quelques heures plus tard, je parle avec l’étudiant de Kiev. « C’est la guerre dans mon pays, nous avons un tas de problèmes », dit-il d’un air grave. « Satané Poutine» Je lui pose beaucoup de questions auxquelles il répond avec éloquence, malgré quelques difficultés à trouver les bons termes en anglais. « Nous sommes Européens. Nous sommes fiers d’être européens. » Nous passons 4 heures entre la frontière ukrainienne et celle polonaise. Je commence à m’impatienter, mais tous les autres gardent leur sang-froid, ils ont l’air sérieux et calmes, comme s’ils étaient prêts à tout. La situation me fait penser à la « foule silencieuse et résignée » qui se réfère au peuple russe décrit dans les belles pages du livre du polonais Kapuściński : « Ils doivent inspecter à fond, c’est juste », dit l’étudiant. « Avec tout ce qui se passe, on ne veut pas que les gens apportent des armes en Europe. Nous avons des problèmes en Ukraine, c’est justifié qu’ils nous contrôlent avec minutie. »

Lorsque nous reprenons la route après ce long arrêt, les écrans du car diffusent une comédie. Les Ukrainiens jusqu’alors de marbre, rient de bon cœur. Je ne comprends pas le russe, mais j’entends plusieurs fois les noms : Poutine et Merkel. « Ils font des blagues politiques, tout est politique », dit l’étudiant en riant. « Tu ne peux pas comprendre si tu n’es pas Ukrainienne, même si tu connais le russe. Poutine n’a fait qu’une seule chose positive : il nous a sortis de notre torpeur et de notre superficialité. Avant qu’il nous attaque, on se concentrait seulement sur des futilités. Sur ce point je suis reconnaissant envers Poutine. Il nous a fait prendre conscience de notre citoyenneté, de notre appartenance à l’Europe. » « Risquerais-tu ta vie en allant combattre en première ligne ? »lui ai-je demandé. L’étudiant me regarde comme si je lui avais posé une question rhétorique et répond sans hésiter : « Oui. C’est mon pays ».

Lorsque nous arrivons à Lviv nous nous saluons et partons chacun de notre côté. Le bus repart presque immédiatement pour Kiev. Après une heure de marche, j’arrive au centre de Lviv. C’est une très jolie ville d’Europe centrale, elle pourrait être une ville polonaise, ou autrichienne. Son architecture est incontestablement européenne. Ses bars, ses places, sont remplis de gens qui boivent de la bière, jouent de la guitare, font des mîmes. Des familles font joyeusement du shopping, les enfants mangent des glaces, les personnes âgées prennent le soleil sur les places. Des magasins vendent des cartes postales, des paillassons et des rouleaux de papier toilette avec le visage de Poutine.

Au centre de la place est exposée, comme un monument, une jeep militaire criblée de balles, avec des fleurs et un drapeau ukrainien. À l’intérieur, on voit encore les sacs à dos de camouflage des soldats qui ont fait le dernier voyage. À 9 h du matin, la boîte à dons pour l’armée ukrainienne derrière la jeep est déjà pleine d’argent. Un peu plus loin, sur la même place, il y a une tente militaire tachetée avec un soldat trentenaire, silencieux et sérieux, il veille à côté d’une autre boîte à dons, également pleine de billets. Des fleurs, des images, des bougies et des drapeaux ukrainiens oscillent sous le soleil, avec un vent léger et doux. Des couples de personnes âgées s’arrêtent pour mettre de l’argent dans les boîtes et passent quelques minutes en silence, comme s’ils étaient dans une église. Dans toute la ville, différents militaires ukrainiens de tous âges se mélangent à la foule, ils bavardent parfois entre eux, mais sont la plupart du temps silencieux.

Je dîne à la très célèbre taverne des partisans ukrainiens. À côté de moi, un vieux polonais ivre crie des gros mots adressés à Staline et à Poutine. Les serveurs ukrainiens rigolent. Autrefois, les partisans ukrainiens avaient fait la guerre aux polonais, mais désormais ils s’unissent ici pour crier une rancœur commune envers les politiques russes. Parmi les chansons partisanes jouées au restaurant je reconnais Bella Ciao en italien. Lorsque je quitte le restaurant je les remercie dans ma langue maternelle et le gardien, austère et armé qui incarne le folklore et la fascination révolutionnaire de la taverne, me répond en italien : « Arrivederci ! »

Le dernier soir, par curiosité, je pars visiter un autre pub très célèbre dédié à Léopold von Sacher-Masoch (historien et écrivain né à Lviv, ndlr), plein de chaînes, de soutiens-gorge rouges, de gracieuses serveuses à l’air sévère qui tournent avec un fouet en cuir prêtes à claquer le dos des clients. On respire un air de fête : des groupes d’amis plaisantent, rient aux éclats, boivent de la bière et de la vodka. Je me retrouve soudainement moi aussi à boire de la vodka pure avec des polonais, ukrainiens, un américain et un russe. On se plaisante, on s’étreint, on rigole sans interruption. Au second verre, les visages imperturbables des Ukrainiens laissent place à la vivacité et à la joie. Dans cet endroit caché de Lviv la guerre est loin, peut-être oubliée. Évidemment, les gens parlent aussi de politique, mais avec légèreté, jusqu’à ce qu’arrive la prochaine bouteille de vodka. Alors que la fête commence ! Les drapeaux et les monuments de Lviv se préparent à dormir sous un oreiller de nuages froids et incandescents à la fois.