Style de vie

L’or du Captain Iglo

Article publié le 17 novembre 2009
Article publié le 17 novembre 2009
Ce soir, pour le dîner, c’est des bâtonnets de poissons ! Des générations d’enfants européens ont savouré cette nourriture géométrique et surgelée. Et cela dure depuis 50 ans.

Destiné « aux familles qui mangent plus souvent du poisson avec des baguettes que des bâtonnets au goût de poisson », le nouveau magazine allemand Nido, paru au printemps 2009, donne le ton : les bâtonnets, une denrée des classes laborieuses ? Oui mais aussi le best-seller des congélateurs européens, car Captain Birdseye (du nom de la marque d’origine anglaise) souffle, en 2009, ses 50 bougies. Et même Timm Klotzek, le magnat allemand à l’origine de ce nouveau canard de luxe à destination des nouveaux riches, loucherait sur un tel succès. 

Symbole d’intégration

Force est de constater qu’au Panthéon de la gastronomie européenne, le carré de cabillaud n’a pas la première place. Malgré tout, après un demi-siècle d’opiniâtreté, surmontant tous les écueils rencontrés au fil de sa navigation, le petit filet pané, grillé et doré sur tranches aura réussi à s’imposer sur nos tables. Que justice soit rendue à ses promoteurs les plus diligents : les euros-mamans harassées qui, au terme d’une rude journée de travail, plus enclines à vider le compartiment à glaces du réfrigérateur qu’à rempiler devant les fourneaux, contribuèrent largement au succès de la baguette magique riche en phosphore.

Bien obligés de voguer dans le sens du progrès et de se rendre à l’évidence, des flottilles entières de petits moussaillons allemands, britanniques et scandinaves bientôt imités par beaucoup d’autres petits Européens finiront progressivement par apprivoiser le nouveau venu. Capitaine, Capitão ou Kapitein Iglo, devenu Findus en Italie et Pescanova en Espagne, l’original vit le jour dans les Iles britanniques sous l’appellation de Capitain Birdseye (« Œil d’oiseau ») du nom même de son concepteur. Dans un sondage effectué en 1983, il apparait que le nom du dit officier de marine se classait au rang des marins les plus célèbres, juste après le quasi-légendaire Capitaine Cook qui, précisons le, pilotait, lui, dans un tout autre registre. D’après une récente enquête du tabloïd The Mirror, les bâtonnets made in U.K sont ceux dans lesquels la proportion de poisson entrant dans leur composition serait la plus faible (37 %), alors que leurs alter egos consommés sur le marché français en contiennent plus de 65 %. 

Un petit peu d’histoire

(London Sea Life)Dans les années 40, la population des Iles britanniques fut encouragée à augmenter sa consommation de poisson en vertu de ses effets bénéfiques pour la santé. Il en découla que l’accroissement de la pêche incita la Grande-Bretagne à exporter une grande partie du contenu de ses filets vers l’Europe du Nord. En 1955, Clarence Birdseye eut donc une idée de génie en décidant d’écouler le cabillaud alors en abondance sous forme de « doigt de poissons » comme on les surnomme en anglais (« fish fingers »). La nouveauté fut d’abord testée en Galles du Sud et à Southhampton… Puis, grâce à une technique de conservation affinée et plus longue, elle finit par prendre le grand large en 1959 après un lancement dans le village portuaire de Great Yarmouth. Aujourd’hui, après avoir été presque instantanément congelés, le cabillaud, le saumon, le brochet des mers et tant d’autres représentants de la gent ichtyologique se retrouvent expédiés vers le continent en majeure partie via le port de Bremerhaven d’où ils tombent dans les assiettes de l’Union par l’intermédiaire d’une filiale d’Unilever International.

La démocratisation des petits bâtonnets dorés et la forme si peu naturelle produit parfois certains effets collatéraux pour le moins comiques. Ainsi, d’après une enquête du Daily Telegraph, les bâtonnets représenteraient pour 10 % des chers bambins interrogés une espèce halieutique à part entière. Le mois dernier, humour oblige, en réponse à cette découverte inattendue, le Grand Aquarium de Londres a cru bon de faire nager des spécimens en forme de bâtonnets plastifiés à côté d’individus appartenant à des espèces beaucoup plus vivantes…