Style de vie

Lisbonne : nomades land

Article publié le 6 octobre 2017
Article publié le 6 octobre 2017

À Lisbonne, ils sont partout. Assis en terrasse de café, rassemblés dans les espaces de coworking, sur la plage pour aller surfer en fin de journée… Ils ? Les digital nomades. Attirés par le voyage, la grande vie et le Wi-Fi, ils sont devenus suffisamment nombreux pour créer un genre à part. Forcément à part.

À cheval dans les steppes d'Asie centrale, au Somaliland entre ville et sable, au large des récifs coraliens malgaches, dans les grands espaces maghrébins ou dans les recoins peu explorés d’Amérique. Les nomades, dans notre imaginaire, sont peut-être des gens sans demeure fixe, mais, surtout, ils sont… loin. Le nomadisme, c’est avant tout un exotisme. Celui bien markété, du type de ce surréaliste tube de l’été français des années 1990 ou l’autre, a priori plus intériorisé, de la tentation d’un week-end en yourte à un Easyjet de son chez-soi bien sédentaire.

Mais alors, que font les nomades dans les grandes villes européennes ? On ne parle pas ici des bergers bédouins ou mongoles mais de ceux qui errent dans les cafés armés de leur sac-à-dos stylé et de leur MacBook à stickers. Convenons-en : les nomades, aujourd’hui, ne sont plus tout à fait les mêmes. Les digital nomades, qui ont eu de glorieux précurseurs dès la fin des années 80, se banalisent depuis deux ans. Et viennent bousculer nos imaginaires en prenant les traits de l’avatar du travailleur du XXIème siècle. Car le digital nomade n’est pas un routard 2.0, c’est aussi un bosseur. Simplement, puisque son seul outil de travail se résume à une (bonne) connexion Wi-Fi, c’est surtout un bosseur qui se plaît à voyager. Partout. Tout le temps.

« I love my life »

Et pourtant, tout nomade qu’il est, l’individu 2.0 doit bien rayonner de quelque part. En cette fin d’été 2017, s’il y a bien un place-to-be (-but-only-for-two-weeks) pour nos nomades numériques, c’est à Lisbonne. La capitale portugaise organise deux événements dédiés à ce mode de vie, dont la bien-nommée Digital Nomad Conference, organisée par DNX, l’une des nombreuses officines créées ces derniers mois pour accompagner, encourager et coacher les nouveaux nomades. Derrière l’événement ? Felicia Hargarten et Marcus Meurer, trentenaires allemands depuis déjà repartis au Brésil qui proposent des conférences d’inspiration et workshops distillant des savoir-faire pratiques à près de 600 nomades venus de 45 pays différents.

Ancienne usine textile reconvertie à l’orée des années 2010 en paradis pour classes créatives supérieures (boutiques de créateurs, restaurants, espace de coworking et locaux pour start-ups, école de cuisine, etc.), la LX Factory héberge la horde digitale. Au sein d’un vieux hangar modernisé, dans une mystérieuse pénombre bleutée, le week-end s’ouvre sous un slogan Instagram : « I love my life ». Lors d’une courte introduction, Marcus et Feli’ déroulent leur parcours d’entrepreneurs location-independent, fait d’un congé sabbatique durant lequel le couple s’est aperçu qu’il pouvait, en fait, continuer à travailler en voyageant. Pat Flynn, célèbre podcasteur américain dans le domaine de ce qu’on pourrait appeler le coaching entrepreneurial, prend à son tour la parole. Il évoque lui aussi sa « vie parfaite » et toute tracée de laquelle il s’est mis en rupture, pour mieux ressentir la peur de l’avenir, sortir de sa zone de confort et, finalement, s’accomplir. Une séance d’ice-breaker consistant à raconter à son voisin la chose dont on est le plus fier et une pause méditation plus tard, d’autres intervenants débarquent déjà sur scène : l’ex-directeur numérique de l’Estonie, par exemple, qui y vante les mérites de l’e-résidence, un nouveau moyen, idoine pour les digital nomades, de se déclarer citoyen virtuel européen tout en vivant et travaillant n'importe où dans le monde. Entrepreneurs ou coaches, volontiers gourous l’espace d’une demi-heure, tous les « speakers » insistent sur l’aspect non-conventionnel de la vie de digital nomade, sur la force intérieure qu’elle nécessite et sur l’ouverture à soi, et au monde, qu’elle occasionne.

Camps de travail, version cool

Mais qui dit ouverture au monde dit aussi… name-dropping géographique. Une Allemande de 25 ans en tongs, bracelet à la cheville, leggings noirs et chemise à carreaux arbore un sac « Berlin - Sydney - Bangkok - Dahab ». Un Néerlandais de 22 ans sort d’étude de graphisme et se tient prêt à devenir nomade après quelques mois-tests de backpacks entrecoupés de sessions de travail. Il a « fait » Bali, le Népal, l’Europe de l’Est. On montre nécessairement où l’on est allé, les discussions s’engagent inévitablement autour des destinations parcourues : le monde est une checklist que l’on coche.

Pour Marcus et Feli’, les nomades sont « des gens qui aiment la liberté, voyager, qui sont ouverts d’esprit et veulent grandir, provoquer un changement dans le monde et qui ne sont en tout cas pas heureux dans le monde du travail classique 9h-17h ». Eux qui organisent aussi des « camps » de deux semaines partout autour du globe mais surtout dans des endroits plutôt sympathiques (le prochain camp est à Lemnos, accueillante île de la mer Égée) n’ont pas vraiment peur de créer un mythe du digital nomade, ordi au bord de l’eau et pause yoga entre deux clients appelés sur Skype. Car après tout, « on peut vivre en digital nomade toute sa vie ». Les familles de nomade avec enfants en bas âge existent même, preuve qu’une certaine stabilité, malgré une vie mouvementée, est possible. « Pourquoi pas ? Tant qu’on aime ce mode de vie, il n’y a pas de raison de l’arrêter ! », continue Feli’, pour qui « l’important, c’est de trouver une communauté et d’avoir, autour de soi, des personnes qui ont le même état d’esprit ». Nombre de digital nomades vivent de la sorte pendant une période de leur vie : pendant quelques années, ils restent deux semaines, un mois, deux ou trois dans un pays avant de le quitter. Mais, en règle générale (et c’est d’autant plus vrai qu’on reste nomade plus longtemps), ils ont aussi un ou plusieurs camp(s) de base, dans leur pays ou ailleurs, où ils peuvent retrouver leurs habitudes, une routine et… une vie sociale.

« Le problème, c’est que les gens sur place ne veulent pas nous rencontrer », explique Ash, un Indien de 30 ans qui a « nomadé » pendant cinq ans en restant maximum deux mois au même endroit : « Il faut que j’aille en Afrique, je ne connais que deux-trois pays là bas ». « Ce n’est pas facile de s’intégrer aux communautés locales, ils n’ont pas de temps en fait à vous consacrer, ils ont leur vie, leur emploi, leurs amis, leur famille. La solitude a été un problème à un moment donné », ajoute-t-il.  Après cinq ans de nomadisme, Ash, qui est ingénieur software mais qui « définit [s]on travail en fonction des opportunités », fait une pause, un peu fatigué des démarches à répétition pour s’installer. Il a rencontré Rosanna, luso-hollandaise de 33 ans, nomade depuis deux ans, et a monté avec elle un groupe pour contrer cette solitude. Elle qui avait galéré à rencontrer des semblables sur des groupes Facebook ou Slack avait fini par afficher des flyers « Est-ce que vous travaillez en ligne ? On devrait se rencontrer ! » dans les cafés de la ville. Rosanna et Ash accueillent maintenant un groupe de 1 500 membres (dont 500 sont venus ces deux derniers mois), qui se réunissent au moins une fois par semaine pour parler de leurs aspirations et problématiques communes, découvrir ensemble la capitale portugaise, prendre un verre puis se quitter. La première chose que fait un nomade en arrivant à Lisbonne ? « Trouver un groupe Meet-Up, a fortiori le notre, et rencontrer des gens ».

Puisque le travail à distance n’a aucune raison de ne pas se généraliser et que demain nous pourrions même bien vivre en mouvement perpétuel, dans des voitures sans chauffeur, la notion de sédentarité semble de toute façon à réviser : autant s’habituer au mode de vie nomade ! Rosanna, justement, défend une vision pas vraiment idéalisée du digital nomade. Oui, il va bien sûr chercher à faire du kitesurf et de la capoeira, mais il travaille aussi beaucoup et, surtout, ce n’est pas n’importe qui : quelqu’un qui généralement a déjà des compétences professionnelles dans son domaine voire, idéalement, un « réseau » et des clients – qu’il pourra sinon trouver parmi ses pairs entre deux Porto Tónico. « Je ne possède qu’un canapé, un matelas et une table », raconte Ash. Le digital nomade cherche plus à être qu’à avoir. Cela tombe bien car « quand on a un tel mode de vie, c’est très compliqué d’avoir un statut social », ajoute Rosanna, qui affirme que les freelancers à la dèche peuplent tout autant ses événements que ceux qui font ça pour le fun avec une situation financière confortable.

Le « printemps portugais »

Alors, pourquoi Lisbonne ? Sur l’échelle du nomade, la ville atteint la note, correcte, de 3,67 sur 5. Plombée par une connexion Internet moyenne de seulement 13 mb/s et un nombre d’endroits où travailler jugé trop limité mais aussi une qualité de l’air ou une vie nocturne juste « OK », la capitale portugaise reste dans le top 300 des villes digital nomads-friendly, loin derrière les incontournables asiatiques (Bali, Chiang Mai et Bangkok) ou européennes (Berlin, Barcelone et le leader, Budapest). Cela dit, la capitale portugaise fait partie de ces endroits appréciés de la communauté nomade pour sa qualité de vie (Lisbonne est classée numéro 1 mondiale sur ce critère, du point de vue des expats, nda), la mentalité anti-cool des jeunes portugais, ses spots de surf, voire son statut de résident non-habituel qui permet de réduire l’assiette de ses revenus imposés.

Jusqu’à aujourd’hui, Lisbonne perdait des habitants. En 50 ans, ce sont 200 000 personnes, soit deux tiers de la population initiale, qui ont quitté son centre historique. La crise économique mondiale et les plans d’austérité n’ont rien arrangé. Il y a depuis une belle histoire, écrite par les économistes qui notent un déficit jamais aussi bas depuis des décennies et par une presse qui rivalise de métaphores confortables pour conter le « printemps portugais ». Belle. Vraie aussi ? Rosanna qui a débarqué à Lisbonne en 2015 après n’y avoir pas mis les pieds depuis six ans a été « complètement épatée », elle qui n’avait jamais connu le Portugal en dehors de « la crise ». « Quand je suis revenue, il y avait une énergie positive que je n’avais jamais ressentie. Avant, le rêve des jeunes Portugais était surtout d’émigrer, maintenant, en sortant des études, même si on a pas forcément un emploi, c’est plus de se dire : "Eh, essayons de faire quelque chose ici" ».

La ville compte, elle, sur deux nouvelles marottes pour rebondir : le tourisme, dont les revenus ont augmenté de 10% par an en moyenne depuis dix ans et qui emploie pas moins d'un Lisboète sur huit aujourd’hui, et l’attractivité économique, notamment autour du numérique. La plus belle prise de la ville ? Le Web Summit - la plus grande conférence liée aux nouvelles technologies, arrachée à Dublin depuis 2016 - devenu le nouvel étendard, en attendant, dans l’ancien quartier industriel Beato, le plus grand campus au monde dédié à l’entrepreneuriat numérique. Les incubateurs de start-up s’affichent sur les panneaux publicitaires, tentant de faire oublier les débats liés aux impacts pour la ville du tourisme de masse, sujet inévitable pour les candidats à la mairie de Lisbonne. Dans cette Lisbonne rêvée, attractive et entreprenante, les digital nomades ne feront-ils que passer ? « Ça ne sert à rien de faire des projets », souffle Ash. « On finira toujours par faire l’inverse, de toute façon », tranche Rosanna.

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