Style de vie

Les Fantarous grecs : soldats de bonne fortune 

Article publié le 18 octobre 2016
Article publié le 18 octobre 2016

Pour beaucoup de jeunes grecs, le service militaire obligatoire est une perte de temps, d'énergie et d'argent. C’est pourtant aussi dans ce contexte que se créent de solides liens d'entraide et d'amitié. Entre craintes et espoirs, débrouille et galère, Kostas, Spyros et Alexandros* racontent ce que c'est que d’être fantaros en Grèce aujourd'hui. 

Les bi-nationaux sauront de quoi je parle. Chaque année, je vais en Grèce rendre visite à la partie de ma famille qui vit là-bas. Combler le manque, parler la langue, rentrer en France les valises pleines d'olives, de feta et de miel. Mais cette fois quand j’entre dans la maison familiale pour saluer ma grand-mère, ma tante et mes cousins, un membre manque à l'appel. Mon cousin Nikos, celui avec lequel j'ai été baptisée il y a 26 ans, est devenu fantaros

Le phénomène fantaros

« φανταρος » : c'est le mot utilisé en Grèce pour désigner ceux qui sont appelés à faire leur service militaire, obligatoire pour tout homme âgé de 19 à 45 ans. N'en déplaise au chauvinisme hellène, l'origine de ce terme n'est pas grecque. « φατναρος » est issu de l'italien « fanteria », dérivé du latin « infante » qui désignait au Moyen-Âge le jeune soldat ou le fantassin. Inscrite dans la Constitution, la conscription est introduite en Grèce après le coup d'État de 1909, peu avant l'éclatement de la Première Guerre balkanique. Un siècle plus tard, en 2009, la durée du service militaire passe de 12 à 9 mois pour l'Armée de Terre, qui concentre la quasi totalité des conscrits. 

Combien sont-ils exactement ? Sans doute des milliers chaque année. Au ministère de la Défense, on considère le nombre de militaires et de conscrits comme une information confidentielle. « Le recrutement se fait par séries : tous les 2 mois, de nouveaux grecs débutent leur service militaire. On compte six séries de recrutement par an », explique le Colonel Nikolaos Fanios, porte-parole du Bureau Général de l'Armée Grecque. Et de préciser : « Septembre est le mois où les conscrits sont généralement les plus nombreux ». Libérés en juin, les fantarous peuvent ainsi reprendre leurs études et profiter de l'été avant la reprise.  

Septembre 2016. C’est justement le moment où mon cousin Nikos rentrait à l'armée. Cheveux coupés, barbe rasée, il troquait sa tenue de civil pour celle de fantaros, arborant sur son béret les couleurs du drapeau grec. Quarante jours de préparation dans un des onze Centres pour Nouvelles Recrues ou « KEN » que compte le pays avant d'être envoyé pendant les mois suivants dans une unité militaire aux quatre coins de la Grèce. En théorie du moins, car pour Nikos et les autres conscrits du Centre la préparation dure à peine trois semaines, austérité oblige. Le 30 septembre, chacun rentre chez soi avec une permission. Quinze jours de libres pour Nikos avant le nouveau départ et pour moi, l'occasion de le voir. 

Après trois jours passés à dormir, Nikos finit par émerger. Rendez-vous est donné avec deux amis  rencontrés à l'armée : 13 heures, place Agia Irini, un repère hipster. Les amis qui devaient être deux deviennent vingt et je me retrouve en un rien de temps au milieu d'une tablée de jeunes hommes ravis de se retrouver pour la première fois en civil. Les commandes fusent, la table se remplit : freddo, cappuccino, frappé, milk shake, café grec et tabac à rouler. « Tu bois un milk shake toi maintenant ! C'est pas ce que tu buvais à l'armée hein ?! ». On se rappelle les bons souvenirs et les mauvais. La déco écolière du café renforce l'ambiance de récréationLes fantarous savourent leur liberté.

La vie au KEN

Le service militaire, c'est à contrecœur qu'ils le font. Dans le Centre où ils se sont rencontrés, Spyros et Alexandros partageaient un lit superposé : « Les gros en bas, les maigres en haut ! », plaisante Spyros qui avec son mètre quatre-vingt dormait naturellement en bas. Du même centre d'entraînement mais d'un autre lit, Kostas, 27 ans, est le plus âgé des trois amis : « Avant d'entrer à l'armée, je craignais le rapport avec la hiérarchie du fait que ceux qui me donneraient des ordres seraient plus jeunes que moi », m'explique-t-il. Alexandros aussi était réticent mais pour d'autres raisons : « J'avais entendu beaucoup d'histoires. On m'avait parlé de drogues qui circulent, de gens désagréables, de nourriture périmée... Finalement, c’était comme être en colonie de vacances ». À une différence près. 

Au centre d'entraînement, les journées débutent tôt. « À cinq heures et quelques du matin, tu te lèves pour t'habiller et être opérationnel », se souvient Spyros. Pendant toute la durée du séjour, chaque militaire remplit une ou plusieurs missions. Pour Alexandros, c'est l'organisation : « J'étais en contact avec dix responsables de pelotons. Je leur communiquais à quelle heure on servirait à manger, à quelle heure on ferait tel ou tel exercice... ». À son grand soulagement, Kostas échappe aux jeunes donneurs d'ordres en passant l'essentiel de son temps avec Spyros dans un bureau : « On répartissait les tâches en fonction de l'ordre alphabétique des conscrits, on faisait les cartes d'identité militaire, on découpait des étiquettes… ». Une organisation participative qui nécessite l'implication de tous. 

Le service militaire est comme une parenthèse dans la vie des jeunes Grecs. Pour Alexandros, qui travaille depuis ses 18 ans, le séjour au Centre est l'occasion de se reposer : « Je profitais des temps libres l'après-midi pour ne rien faire », reconnaît-il. Mais ne rien faire a un prix. À vingt ans et plus, les fantarous ont pour beaucoup d'entre eux une activité professionnelle qu'il est difficile voire impossible de combiner avec l'armée. « Pendant ces premières semaines, je n'ai pas pu travailler », regrette ainsi Alexandros, entraîneur de foot à l'Académie de l'Olympiakos. « Pour moi, le service militaire est un 'stop' », confie-t-il. 

En CDI pour une marque de sport internationale, Spyros, lui, s'estime chanceux : « Une fois que j'aurais terminé mon service militaire, je reprends ma place dans le magasin où je travaille comme vendeur. Si je n'étais pas en CDI, je l’aurais sans doute perdue ». Pour Kostas, c'est une autre histoire : « À partir du moment où j'ai su plus ou moins quand j'entrerais à l'armée et quand j'aurais une permission, je me suis organisé en programmant les publications de mes clients pour le mois à venir ». Kostas travaille en indépendant comme Social Media Marketer. Et n'a pas vraiment le choix : il risque gros s'il n'anticipe pas. 

La débrouille et le visma

On se débrouille, chacun à sa manière. En bon communiquant, Kostas mobilise son réseau via Facebook pour trouver un visma : « Le visma, m'explique-t-il, c'est un personnage politique ou militaire qui va te faciliter les choses. Si tu as un visma, ton service militaire se passe mieux. Normalement, après ton premier mois à l'armée on t'envoie sur une île ou dans un centre d'entraînement situé loin de la capitale. J'aurais dû aller quelque part dans l'Evros, à Chios ou à Kos près des frontières turques ». Grâce au visma, Kostas ira faire la suite et la fin de son service militaire non loin d'Athènes : plus simple pour travailler en parallèle.

Alexandros a opté pour une autre stratégie : « J'avais un visma faible, quelqu'un qui ne me connaissait que de très loin. Pour éviter de me retrouver dans l'Evros, j'ai demandé d'aller à Chypre où je gagnerai 270€ par mois au lieu des 8€ et quelques (en Grèce, la majorité des conscrits reçoit tous les mois 8,80€ symboliques pour couvrir certains frais, ndlr) . Ça me permet de couvrir mes dépenses ». 

« Qu'est-ce que je vais apprendre ? À passer la serpillière ? »

Car même pour ceux qui ne vont pas jusqu'à Chypre, le service militaire a un coût. Comme à l'école, une liste de fournitures est donnée aux nouvelles recrues avant leur entrée au Centre : « Le sac de couchage, les médicaments, les cadenas... toutes ces choses ne sont pas fournies par l'armée. On te donne juste les vêtements et les bottes », souligne Spyros, irrité. Aux dépenses initiales s'ajoutent parfois des frais liés à la nourriture et aux déplacements. En 17 jours, Spyros a dépensé 150€ : « C'est beaucoup, admet-il. Mais si tu as la possibilité de sortir du Centre occasionnellement ou de manger autre chose que ce que te donne l'armée, ou juste de boire un café avec d'autres fantarous pendant les heures de pause, inévitablement tu dépenses de l'argent ». Dans un contexte de crise, ces frais pèsent sur les jeunes grecs et leur foyer : « Même si ça me fait honte, je dois compter financièrement sur mes parents. Avec l'armée tu perds beaucoup d'argent là où tu en as déjà peu », regrette Spyros.

Au-delà du coût financier, c'est l'inutilité du service militaire que dénoncent les conscrits : « Qu'est-ce que je vais apprendre ? À passer la serpillière ? Je le fais déjà chez moi. À cuisiner ? Je sais aussi déjà le faire », affirme Spyros sans détour. Bien qu'il partage pour l'essentiel l'avis de son ami, Kostas estime que les travaux d'entretien peuvent être utiles à certains :« J'ai vu des jeunes qui ont appris à l'armée à cirer leurs chaussures ou à faire leur lit », me dit-il sur le ton de la confidence. Si le service militaire a un avantage, c'est en définitive celui de brasser des profils très divers : « Tu vois des gens de tous horizons, admet Kostas. Dans notre petit groupe, nous sommes une majorité d'Athéniens mais il y a aussi Manolis, un Crétois, ou encore Stelios, de Thessalonique... ». Les rencontres viennent compenser le sentiment d'être inutile.

« En finir au plus vite »

L'après service militaire, les trois amis y pensent déjà. Alexandros se veut optimiste : « Après ces huit mois, c'est l'été qui arrive. La période idéale pour trouver des personal trainings. À terme j'envisage d'aller en Grande-Bretagne ou en Espagne, des pays où le travail que je fais est plus valorisé ». Et où le service militaire vient en option, comme dans la majorité des pays européens (le service militaire est obligatoire dans 7 pays, ndlr). Même hâte pour Spyros : « Je veux juste en finir avec l'armée et reprendre le travail pour retrouver mon indépendance ». Kostas lui, planifie ses vacances : « J'ai débuté mon service militaire en septembre pour être tranquille l'été. En juin prochain, je serai quelque part sur une plage de la mer Egée ! ».

À l'heure où le service militaire est remis au goût du jour par les conflits armés, l'exemple grec sert-il de modèle ou de repoussoir ? Il pourrait être utile aux politiques tentés par un retour de la concrisption de tourner leur regard vers l'Est. Kostas, Nikos et Alexandros en témoignent : la tenue kaki n'offre aucun réconfort face à la perte de sens et de repères à laquelle est confrontée la jeunesse européenne. Tout juste permet-elle de rencontrer d'autres personnes avec qui partager ses espoirs et ses doutes.

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* Les prénoms des personnes citées dans l'article ont été modifiés.