Style de vie

Les Allemands décomplexés : « Encore et toujours à la recherche de leur identité »

Article publié le 14 mai 2015
Article publié le 14 mai 2015

Écrire un livre sur l’Allemagne sans que le nom d’Hitler n’apparaisse une seule fois ? Le journaliste français Sébastien Vannier a réussi à le faire. Du coup, on a eu une conversation sur les sentiments de culpabilité et ce nouveau regard, résolument tourné vers le futur.

cafébabel : Les Allemands décomplexés repose sur une série d’interviews et de reportages. Comment as-tu choisi les personnes que tu allais interviewer ?

Sébastien Vannier : Il s’agissait de trouver des gens qui représentent la diversité de la société allemande. Par exemple le journaliste d’investigation Günter Wallraff. L’interview que j’ai menée avec lui est la première du livre et je trouve que c’est aussi parfaitement approprié : Wallraff porte un regard très critique sur la société allemande, mais en même temps un regard très affectueux. Celle que j’ai également trouvée intéressante est Margot Käßmann, l’ancienne présidente du conseil de l’église évangélique. En France, on n’est pas habitué de voir une femme être la représentante principale d’une religion. Et puis le protestantisme n’y occupe pas une très grande place.

cafébabel : Qu’as-tu appris sur les Allemands pendant l’écriture ?

Sébastien Vannier : J’ai avant tout appris à connaître différentes parties de l’Allemagne. J’ai été par exemple à Leipzig, à Dortmund et à Kiel : l’Allemagne présente une diversité régionale incroyable ! En tant que correspondant, je suis habitué à ne voir que la vie politique à Berlin. J’en ai appris beaucoup sur ceux qu’on appelle les Allemands de Russie par exemple. Je connaissais le terme mais pas l’histoire qui va avec. Il en va de même pour le milieu lesbien à Berlin : on sait évidemment que Berlin possède une culture homosexuelle très vivante. Je ne voulais justement pas parler des gays mais des lesbiennes.

« J’ai essayé de trouver de nouveaux aspects »

cafébabel : Il s’agissait donc d’éviter les clichés ?

Sébastien Vannier : Je me suis toujours demandé : Comment puis-je surprendre le lecteur ? C’est pour cette raison que dans le chapitre sur le sport il n’est pas question de football, comme on pourrait s’y attendre, mais de handball. C’est un contre-pied !

cafébabel : Ou faire le contraire de ce que l’autre attend. 

Sébastien Vannier : Oui, c’est une feinte, comme on dit dans le milieu du sport. C’est ce que j’ai par exemple fait aussi dans le chapitre sur la migration : au lieu de parler des Turcs, j’ai écrit sur les Allemands de Russie. J’ai été à Dortmund pour le chapitre traitant de l’art contemporain : je trouvais passionnant le fait d’utiliser des bâtiments industriels pour la culture !

cafébabel : La fameuse culture industrielle.

Sébastien Vannier : Exactement ! Dans ce cas-là, Dortmund était même un double contre-pied : quand on s’y rend, on s’attend au football, et certainement pas à la culture. C’est pour ça que j’y suis allé. Évidemment c’est difficile d’écrire quelque chose de nouveau sur les Allemands. Mais j’ai essayé de trouver des aspects nouveaux qui en disent beaucoup sur la société allemande.

cafébabel : Par exemple ?

Sébastien Vannier : En France, on a beaucoup parlé du modèle économique allemand. Mais dans ce domaine, tout n’est pas rose non plus en Allemagne. C’est pour cette raison que pour le livre, j’ai cherché dans les deux directions : à Eichstätt, en Bavière, tout fonctionne bien, il n’y a presque pas de chômage, mais ça veut dire que d’un autre coté, il y a une pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Ensuite j’ai fait un reportage sur les sans-abris à Hambourg : leur situation y est de plus en en plus critique et difficile. Mais ceci ne fait pas partie de l’image que l’on a de l’Allemagne en France. C’était important pour moi de donner la parole à des personnes qui vivent dans des contextes différents, plutôt que de simplement parler de ma propre expérience de Français en Allemagne. Je prends un peu de recul et je laisse le lecteur se faire sa propre opinion.

cafébabel : Tu vis déjà depuis dix ans en Allemagne, dont huit que tu as passés à Berlin. Y a-t-il encore quelque chose qui te surprend chez les Allemands ?

Sébastien Vannier : Ce n’est pas pour rien que mon livre s’appelle Les Allemands décomplexés. Je crois réellement que l’identité allemande change. Aussi bien en Allemagne qu’en France, on associe spontanément le terme « décomplexé » avec le sentiment de culpabilité suite à la guerre. Mais le nom d’Hitler n’apparaît vraiment pas une seule fois dans mon livre. Ça va aussi avec le titre : on a le droit aujourd’hui d’écrire un livre sur l’Allemagne sans que l’on doive constamment mentionner Hitler. Ce qui me surprend chez les Allemands, c’est qu’ils soient toujours encore à la recherche de leur identité. L’identité nationale est évidemment un sujet sensible en Allemagne. Mais j’ai pu voir ces dernières années que la jeune génération traite ce sujet de manière beaucoup plus détendue. Il est clair que les jeunes doivent malgré tout savoir ce qu’il s’est passé, mais il est temps d'aller de l’avant. Et ce changement est perçu aussi à l’étranger.

cafébabel : Comment la conscience de soi des Allemands a-t-elle changé exactement ?

Sébastien Vannier : Le passé avait beaucoup de poids pour les anciennes générations. Le sentiment de culpabilité n’a bien-sûr pas complètement disparu. Je me souviens de la une de la B.Z. (tabloïd berlinois, ndlr) à l’occasion du 70ème anniversaire de la libération d’Auschwitz : on y voyait une photo d’Auschwitz avec l’inscription « Ceci est l’Allemagne ». Ça m’a étonné. Il est évident qu’il est extrêmement important de se souvenir, mais je voulais montrer une autre image de l’Allemagne.

cafébabel : En ce moment l’Allemagne est avant tout puissante : on parle beaucoup de l’autorité de l’Allemagne en Europe.  

Sébastien Vannier : Il est clair que l’Allemagne ne va pas diriger l’Europe toute seule. C’est pourquoi la France joue un rôle important : l’Allemagne a besoin de la France !

cafébabel : La France et l’Allemagne ont  toujours été considérées comme un tandem, comme le moteur de l’Europe. Mais la France ne se porte pas bien économiquement, de nombreuses réformes ont traîné. Qu’est-ce que cela signifie pour l’avenir des relations franco-allemandes ?

Sébastien Vannier : La France n’occupe de toute évidence pas un rôle de dirigeant, l’Allemagne si. La France et l’Allemagne se situent en ce moment à des niveaux tout à fait différents. Mais je pense que l’Allemagne voit, malgré cela, la France comme un partenaire politique et historique important. À cause de son histoire, l’Allemagne ne veut et ne peut pas apparaître comme la seule à régner sur l’Europe. L’Allemagne agit en conséquence et prudemment. La façon dont ils sont perçus à l’étranger est extrêmement importante pour les Allemands.

« Ce qui me manque parfois en Allemagne, c’est l’humour français »

cafébabel : Que va-t-il se passer avec les relations franco-allemandes ?

Sébastien Vannier : Il y a toujours des hauts et des bas. L’Allemagne et la France ont besoin l’une de l’autre. Il est clair que nous nous trouvons actuellement dans une situation où il y a un déséquilibre. Mais ça peut certainement changer rapidement. Le fait que l’Allemagne ait plus de pouvoir dans la relation est relativement nouveau, il ne faut pas l’oublier. Mais il n’y a personne en Europe avec qui l’Allemagne peut aussi bien collaborer qu’avec la France.

cafébabel : Qu’est-ce qui te manque le plus quand tu penses à la France ?

Sébastien Vannier : La baguette et le fromage, évidemment (rires) ! Non, là aussi je vais essayer d’éviter les clichés. En dehors de ma famille et mes amis, parfois c’est l’humour français qui me manque. Par là, je ne veux pas dire que les Allemands n’ont pas d’humour – j’ai vécu des instants très drôles lors de mon reportage sur le Poetry Slam (compétition de slam, ndlr.). Mais j’ai grandi avec les films d’Alain Chabat, avec les sketchs de Jamel Debouzze ou Gad Elmaleh, avec l’humour de Coluche, Desproges ou Devos. J’adore la manière dont on peut jouer avec la langue française. L’humour est fortement lié à la culture. Et dans ce domaine, je reste incontestablement français.

Lire : Les Allemands décomplexés ( coll.« Ligne de vie d’un peuple » aux éditions Ateliers Henry Dougier/2015)