Style de vie

L'échec : moteur de l'entrepreneuriat

Article publié le 20 mars 2014
Article publié le 20 mars 2014

La peur de l'échec est un des plus grands freins à la créa­tion d'en­tre­prise en Eu­rope, et em­pêche beau­coup de jeunes de se lan­cer dans un pro­jet. Fail2­Suc­ceed s'at­taque au pro­blème pour fa­vo­ri­ser l'en­tre­pre­neu­riat en Eu­rope. Doit-on échouer pour réus­sir ? Nous avons posé la que­stion à An­drea Ge­rosa, fon­da­teur de Thin­kYoung. 

ca­fé­ba­bel : En per­met­tant aux jeunes d'avoir moins peur de l'échec lors­qu'ils créent leur en­tre­prise, quelle in­fluence pen­sez-vous avoir ?

An­drea Ge­rosaFail2­Suc­ceed (qui si­gni­fie échouer pour réus­sir [ndt]) est un pro­jet de Thin­kYoung, une or­ga­ni­sa­tion que j'ai fon­dée pour rendre le monde un peu moins hos­tile pour la jeu­nesse. À court terme, on pour­rait per­mettre à de nom­breux jeunes de de­ve­nir chefs d'en­tre­prise, sur­tout en ces temps de crise où beau­coup  y pensent mais ont peur de fran­chir le pas. Car s'ils font faillite, il y a six mois très désa­gréables qui suivent : les banques et les créan­ciers ap­pellent ré­gu­liè­re­ment, on cesse d'al­ler au tra­vail, et les pro­blèmes psy­cho­lo­giques ar­rivent. Par­fois, les gens se mettent à boire, ou se brouillent avec leur fa­mille... C'est une longue des­cente aux en­fers et l'idée est de l'écour­ter le plus pos­sible.

À long terme, si on pou­vait com­men­cer à avoir une in­fluence sur la culture de l'en­tre­prise, alors on fa­vo­ri­serait l'in­no­va­tion. Le pro­blème en Eu­rope, c'est que nos en­tre­prises n'in­novent plus parce qu'elles ne prennent plus de risque.

ca­fé­ba­bel : Votre pro­jet met en avant l'idée que la réus­site passe for­cé­ment par l'échec. Est-ce qu'échouer aug­mente vrai­ment les chances de réus­sir ?

An­drea Ge­rosa : Oui, bien sûr ! Et c'est comme ça pour tout dans la vie. Si vous pas­sez cinq ans à faire de la re­cherche sur le can­cer et que vous échouez, per­sonne ne vous ju­gera pour ça. Au moins, vous aurez es­sayé. C'est pa­reil quand on se lance dans les nou­velles tech­no­lo­gies. Mais ac­cep­ter d'échouer quand on en­tre­prend un pro­jet n'est pas chose com­mune en Eu­rope. Pour­tant, dans la vie de tous les jours, on échoue et on se re­lève. 

ca­fé­ba­bel : En quoi la men­ta­lité aux États-Unis dif­fère de celle en Eu­rope ? 

An­drea Ge­rosa : Là-bas, on n'a pas peur de prendre des risques. Si on crée une en­tre­prise et qu'on fait faillite, l'en­tre­tien d'em­bauche sui­vant se pas­sera bien parce que cet échec sera va­lo­risé, alors qu'en Eu­rope on veut le ca­cher et sur­tout ne pas le mettre sur le CV.

Si on fait faillite outre-At­lan­tique, on a plus de chances d'ob­te­nir un poste chez Google ou Apple, alors qu'en Eu­rope, ce genre d'op­por­tu­nité ne se pré­sente pas vrai­ment. Ici, le mé­tier est d'avan­tage lié à une réus­site fa­mi­liale, ou so­ciale, et non une simple re­cherche de pro­fit, ou de réus­site per­son­nelle. 

ca­fé­ba­bel : Vous venez du Nord de l'Ita­lie, ré­gion très dy­na­mique qui a ins­piré tes pro­jets. Pen­sez-vous que l'en­tre­pre­neu­riat est une ques­tion cultu­relle ?

An­drea Ge­rosa : Je pense que la vo­lonté d'en­tre­prendre est liée à la culture. En Eu­rope et sur­tout dans le sud de l'Eu­rope, les mé­dias ont une forte in­fluence sur la po­pu­la­tion. Et en li­sant les jour­naux es­pa­gnols, ita­liens ou grecs, les quinze pre­mières pages parlent de po­li­tique. Il pa­raît donc na­tu­rel que les gens se di­rigent plus vers la po­li­tique que vers l'en­tre­pre­na­riat. C'est dif­fi­cile de de­ve­nir joueur de foot si on n'a ja­mais vu de match de sa vie. C'est comme faire de l'es­ca­lade pour la pre­mière fois sans avoir vu per­sonne pra­ti­quer, être de­vant une mon­tagne et en­tendre « vas-y, es­ca­lade » !

C'est la rai­son pour la­quelle nos stages d'été ne sont pris en charge que par des in­ter­ve­nants pro­fes­sion­nels et non par des pro­fes­seurs. C'est loin d'être le cas à l'uni­ver­sité, ce que je ne com­prends pas. On de­vrait don­ner plus de vi­si­bi­lité au tra­vail qu'ef­fec­tuent les en­tre­pre­neurs quand ils créent une en­tre­prise, des em­plois, quand ils in­novent et amé­liorent notre quo­ti­dien. 

ca­fé­ba­bel : Est-ce que les jeunes com­mencent à chan­ger de com­por­te­ment en­vers l'en­tre­prena­riat ?

An­drea Ge­rosa : Ces quatre der­nières an­nées, les gens ont com­mencé à voir la créa­tion d'en­tre­prise comme une op­por­tu­nité, comme un moyen de sor­tir du chô­mage. On com­mence aussi à per­ce­voir les chefs d'en­tre­prise comme des mo­dèles de réus­site.

Quand Steve Jobs est mort, les mé­dias ont beau­coup parlé de sa vie et les gens ont com­mencé à voir le chef d'en­tre­prise de ma­nière plus po­si­tive. Une grande par­tie des jeunes gé­né­ra­tions a aussi été in­fluen­cée par l'ap­pa­ri­tion de Fa­ce­book. L'his­toire de Mark Zu­cker­berg a sans doute par­ti­cipé à un re­gain d'in­té­rêt pour l'en­tre­pre­neu­riat.

ca­fé­ba­bel : Quelle mis­sion Fail2­Suc­ceed s'est-elle don­née ?

An­drea Ge­rosa : La pre­mière étape de notre tra­vail était de faire des re­cherches pour dé­cou­vrir ce que pensent les jeunes de l'échec, pour­quoi en ont-ils peur et à quoi cela est-il dû. Nous sommes en train de pré­pa­rer un do­cu­men­taire sur six por­traits de jeunes en­tre­pre­neurs qui ont fait face à l'échec et qui ont réussi à s'en sor­tir. Le but est de mon­trer aux jeunes qu'il est pos­sible de tout re­com­men­cer et de réus­sir. Nous avons choisi le do­cu­men­taire car un film est plus fa­cile à dif­fu­ser, à par­ta­ger et à trou­ver sur In­ter­net qu'une pu­bli­ca­tion écrite.

Do­cu­men­taire de Fail2­Suc­ceed sur l'en­tre­pre­neu­riat et une cer­taine stra­té­gie de l'échec.

La der­nière par­tie du pro­jet consiste à pro­po­ser de nou­velles me­sures aux ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes, afin de chan­ger les lois sur la faillite et l'in­sol­va­bi­lité pour les star­tups, les PME et les mul­ti­na­tio­nales.

Nous sou­hai­tons aussi pro­po­ser des me­sures concer­nant le délai im­posé avant de créer à nou­veau une en­tre­prise, qui varie en Eu­rope selon les pays. La der­nière me­sure concer­ne­rait le rem­bour­se­ment des créan­ciers, dont le mon­tant se­rait mieux dé­ter­miné avant d'en­tre­prendre.

ca­fé­ba­bel : À l'ins­tar de ca­fé­ba­bel, vous vous adres­sez aux jeunes. Com­ment cela in­fluence vos stra­té­gies de com­mu­ni­ca­tion et que pen­sez-vous de la com­mu­ni­ca­tion à l'échelle eu­ro­péenne ?

An­drea Ge­rosa : Nous nous concen­trons prin­ci­pa­le­ment sur In­ter­net et les ré­seaux so­ciaux. Ce qui est po­si­tif et en même temps pro­blé­ma­tique au­jour­d'hui, c'est que tous les cinq ans en­vi­ron, une nou­velle tech­no­lo­gie émerge. Il faut être ca­pable de s'y adap­ter. Notre équipe char­gée de la com­mu­ni­ca­tion vit un vrai cal­vaire.

Concer­nant l'Eu­rope, je n'irai pas jus­qu'à dire que le conti­nent a tout à ap­prendre de nos pro­jets, mais c'est vrai que la com­mu­ni­ca­tion n'est pas leur fort. Une bonne com­mu­ni­ca­tion né­ces­site d'être à l'écoute, et jusque là, l'Union eu­ro­péenne se montre plus ba­varde. J'in­sis­te­rai aussi sur le fait que la bu­reau­cra­tie en place à Bruxelles reste dans sa tour d'ivoire. Ils ne prennent pas l'ini­tia­tive d'al­ler par exemple dans le sud de l'Es­pagne écou­ter les plaintes des gens. Je crois qu'ils de­vraient prendre ces ini­tia­tives, parce qu'ils ont beau­coup de com­pé­tences, et les moyens de les uti­li­ser. 

Cet ar­ticle fait par­tie d'un dos­sier spé­cial consa­cré aux jeunes en­tre­pre­neurs en Eu­rope et édité par la ré­dac­tion. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la Une du ma­ga­zine.