Style de vie

L'Anticafé : au temps on emporte l'argent

Article publié le 14 janvier 2014
Article publié le 14 janvier 2014

Les nou­veaux concepts de café ont la cote en ce mo­ment. À côté de ceux dans les­quels on peut ca­res­ser des chats, il existe dé­sor­mais à Paris un café où l'on paye le temps qu'on y passe mais pas ses consom­ma­tions.  Le nou­veau Café de Flore pour les bêtes de tra­vail ? Nous sommes allés leur rendre une pe­tite vi­site.

Re­gard ra­pide sur ma montre : cela fait 10 mi­nutes que je suis ici, j'en suis en­vi­ron à 70 centimes. Re­gard ra­pide dans mon porte-mon­naie : un peu plus de 4 euros, ça va, je peux res­ter ici une pe­tite heure. Non, je ne me trouve pas au centre de bron­zage ou à la blan­chis­se­rie, mais bien dans un café. Car ici, à l'An­ti-Café, dans le quar­tier gay du Ma­rais à Paris, la note com­mence à grim­per quand on dé­passe l'heure, mais pas le nombre de bois­sons in­gur­gi­tées. Tra­duc­tion : quatre euros par heure et au­tant de bois­sons chaudes ou froides, de gâ­teaux que notre es­to­mac peut conte­nir. On connaît tous le prin­cipe des bois­sons à vo­lonté et des res­tos asia­tiques all-you-can-eat. Ce­pen­dant, l'idée d'uti­li­ser ce type de paie­ment pour un café est ap­pa­rue pour la pre­mière fois en août 2011, à Mos­cou. De­puis avril, le concept s'est donc éga­le­ment éta­bli dans la ca­pi­tale fran­çaise. 

Mais ce n'est pas tout : en plus de son sys­tème de paie­ment, l'en­droit se veut aussi « ré­so­lu­ment dif­fé­rent », en of­frant à ses vi­si­teurs une sorte de se­cond chez-soi, où l'on peut se dé­tendre et tra­vailler. En plus des bois­sons et des en-cas, le wifi est éga­le­ment mis à dis­po­si­tion, ainsi qu'une im­pri­mante et un pro­jec­teur pour des réunions et des pré­sen­ta­tions. Ah oui et bien sûr, on peut ren­con­trer des gens. Enfin, c'est ce que le site web du café pro­met. Voici ce qui at­tend le vi­si­teur qui vou­drait pas­ser un di­manche après-midi tran­quille au début du mois de janvier. À peine ar­rivé dans le café, mal­heur s'il ne ferme pas tout de suite la porte der­rière lui, on s'em­pres­sera de lui rap­pe­ler que le vent d'hi­ver gla­cial rentre dans la pièce. Il est pour­tant écrit, en grand de­hors, qu'il faut la fer­mer ! Bien­ve­nue à la mai­son, en somme. Pour la suite, cela marche comme suit : l'heure d'ar­ri­vée est en­re­gis­trée sur une carte à puce. En­suite, on a le droit de s'as­seoir, pour au­tant que l'on trouve une place...​ En effet, le café est bondé les jours de week-end.  

Berlin, il y a 5 ans

Le prin­cipe est le sui­vant : ados­sée au mur se trouve une grande éta­gère, rem­plie de jeux de da­mes et de livres, dans la­quelle on peut li­bre­ment se ser­vir. Juste à côté se trouve le comp­toir, sur le­quel re­posent des bo­caux, dé­bor­dant d'en-cas pour sa­tis­faire les pe­tites faims : pe­tits gâ­teaux, ma­de­leines, bis­cuits salés, chips et ca­ca­huètes. Enfin, avec tout ça, même les gros ap­pé­tits en au­ront pour leur ar­gent. La lutte pour ob­te­nir le meilleur du frigo fait un peu pen­ser à celle qui règne en co­lo­ca­tion : avec un peu de chance, on peut réus­sir à ob­te­nir une pe­tite gor­gée de li­mo­nade ou quelques feuilles de sa­lade. Et pour l'al­cool ? « Chez nous, il est per­mis d'ame­ner sa propre bou­teille en soi­rée. C'est un autre prin­cipe de la mai­son : les clients peuvent ame­ner tout ce qu'ils sou­haitent man­ger et boire », nous ra­conte le fon­da­teur du café.  

La ma­chine à café ita­lienne nous fait brus­que­ment pas­ser de l'am­biance « co­loc' » à la mai­son pa­ren­tale : pas le droit de se ser­vir soi-même, le café est amené par le per­son­nel es­pa­gnol. Dans la « cave », il règne une pure at­mo­sphère de tra­vail, at­té­nuée par un peu de mu­sique lounge. Les étu­diants sont épar­pillés à la grande table en bois mas­sif et mangent leur pic­nic en étant as­si­dû­ment pen­chés sur leur ca­hier ou leur Mac. 

La clien­tèle ici est plu­tôt étu­diante, avec une ten­dance de­sign-so­cio-éco, âgée entre 20 et 30 ans, ha­billée un peu trendy, par­fois aussi un peu arty, sans être too much pour au­tant. Les che­mises bou­ton­nées et les lu­nettes en écaille font pen­ser au Ber­lin d'il y a cinq ans et se fondent sans pro­blème dans le décor, com­posé de meubles cosy gris, de tables en bois clair, qui contrastent avec les éta­gères Ikea sombres, les quelques plantes à la fe­nêtre et les ac­ces­soires vin­tage dis­per­sés dans toute la pièce. Les murs sont, quant à eux, dé­co­rés de ta­bleaux en néon dis­po­nibles à la vente et, bien en­tendu, d'une hor­loge qui ne fonc­tionne plus. 

« On ne peut pas forcer les gens à discuter entre eux »

Ici, on perd assez vite toute no­tion du temps. L'en­droit est fait pour tra­vailler et on ap­pré­ciera que tout est fait pour rendre ce­lui-ci aussi confor­table que pos­sible. Il est pour­tant dom­mage que ce café se vante d'of­frir ce qu'il n'a pour­tant pas, à sa­voir, quelque chose de dif­fé­rent. En effet, à l'ex­cep­tion du sys­tème de paie­ment, le lieu n'a rien de ré­vo­lu­tion­naire. Très peu de gens sont en train de lire ou se servent dans la bi­blio­thèque et ceux qui sont oc­cu­pés à des jeux de so­ciété ont l'air de n'avoir rien d'autre de mieux à faire. En outre, les conver­sa­tions tournent es­sen­tiel­le­ment au­tour du pa­pier à im­pri­mante qui manque ou d'un feutre qui a été em­prunté, rien de plus, rien de moins. 

« On ne peut pas for­cer les gens à dis­cu­ter entre eux », nous dit le fon­da­teur du café. Il n'a pas tort. Mais on peut tou­te­fois réus­sir à créer une at­mo­sphère dans la­quelle le vi­si­teur se sent vrai­ment comme chez soi et dans la­quelle il est alors amené à en­trer en contact avec les autres, sans pour au­tant que cela ait un rap­port avec le tra­vail. Le concept est cer­tai­ne­ment ren­table mais il ne tient mal­heu­reu­se­ment pas ses pro­messes. C'est un lieu pour ceux à la re­cherche d'un en­droit où tra­vailler ou pour les in­dé­pen­dants mais pas pour ceux qui es­pé­raient la touche de nou­veauté qu'il leur a été pro­mise. En ré­sumé, pas le nou­veau Café Flore.

An­ti­Café, 79 rue Quin­cam­poix, 3e. Lundi au ven­dredi de 9h à 23 heures. Sa­medi et di­manche de 10h à mi­nuit. +33 (0)1 73 73 10 74