Style de vie

La salle de bain et moi, et moi, et moi

Article publié le 12 décembre 2013
Article publié le 12 décembre 2013

Dans un monde ma­quillé par le souci de soi où même les obsèques d'un grand homme deviennent un pré­texte pour se tirer le por­trait, nous avons du mal à iden­ti­fier un lieu de culte au sein du­quel l’égo tripe. Une salle de « Je » quo­ti­dienne aide pour­tant un bon mil­liard d’in­di­vi­dus in­firmes à s’af­fir­mer. Et à s’ai­mer.

On ne va pas se le ca­cher, on est entre nous. De toute façon quelque part, on a tou­jours été entre nous. De­puis que l’Homme a cru bon de se laver der­rière une porte qui ferme, je suis le ré­cep­tacle d’une dé­li­vrance nar­cis­sique in­éga­lée. Au­jour­d’hui, on dit d’ailleurs que le monde est de plus en plus en­clin à l’ad­mi­ra­tion de soi-même, que chaque jour qui passe est une foire aux egos de plus, que tout le monde se prête au « Je »…

L’égo se tient à car­reau

C’est sû­re­ment vrai. Ici, Fa­ce­book n’a ja­mais hé­bergé au­tant de sta­tuts perso, des al­bums-pho­tos cruels de va­cances in­ti­tu­lées « Cou­cou Paris ! » au mes­sage de sa­tis­fac­tion sur un ré­gime à la courge. Là, Ins­ta­gram inonde la Toile des plus beaux sel­fies, ces per­sonnes qui prennent leur tronche avec au­tant d’ap­pé­tit qu’un plat de pâtes au jam­bon. Dé­solé, ça fait un peu réac’, mais je tiens quand même à sou­li­gner que l’auto-contem­pla­tion est un sujet d’His­toire et que s’il y a bien un bio­graphe à qui confier le récit des faits des gens qui se re­gardent un peu trop le nom­bril, c’est bien moi.

On ne le dit pas assez mais c’est fou à quel point au­jour­d’hui un coup de clé (ou un coup de ver­rou) peut vous pré­ser­ver du monde ex­té­rieur, fourbe, froid et in­sen­sible à l’af­fir­ma­tion de soi. Aussi, à l’op­posé du por­trait figé et fi­geant de notre so­ciété je suis – voyez-vous – votre pre­mière re­traite. La cel­lule d’oxy­gène qui, une fois la porte fer­mée, vous au­to­rise à tout re­mettre en place que ce soit votre men­tal ou cette pe­tite mèche de che­veux qui n’al­lait pas. On ins­pire, on se re­garde, on se parle on se jette par­fois de l’eau sur le vi­sage mais l’im­por­tant pu­tain, c’est qu’on existe. Sou­vent, les corps se lâchent, s’adossent au mur d’ap­point et glissent le long de la paroi pour se re­cro­que­viller et fi­na­le­ment ré­vé­ler la cou­leur des sen­ti­ments que l’on vient de ré­pri­mer huit heures du­rant. C’est gé­né­ra­le­ment le mo­ment où l’on frappe à la porte, où l’on dit qu’on ar­rive. Et que ça va mieux. 

BHL, Pho­to­shop et une bran­lette

Cu­rieux jeu de mi­roir que celui à l’œuvre entre un vaste champ so­cial où l’on re­garde ses pieds et une pe­tite pièce où l’on s’échine enfin à se re­gar­der en face. Tenez l’autre jour, un grand gaillard ten­dance Vi­tali Klit­schko est resté là, les pognes po­sées cha­cune à une ex­tré­mité du la­vabo pour psal­mo­dier des trucs les yeux dans les yeux. Avouons-le une bonne fois pour toute, ce mi­roir là est de­venu la pre­mière des at­ten­tions on­to­lo­giques et des­sine chaque jour un peu votre plus fi­dèle re­flet. Per­sua­dées que tous les êtres hu­mains doivent en pas­ser par là - au moins une fois par jour – beau­coup de per­sonnes dé­livrent des mes­sages suaves et cha­leu­reux ins­crits au rouge à lèvres. Ces mêmes mes­sages qui sont de­ve­nus dans les an­nées 90 l’équi­valent du texto d’au­jour­d’hui. Ré­flé­chis­sez bien et dites-moi com­bien d’actes nar­cis­siques, du front plissé façon BHL aux duck-faces, vous avez réa­li­sés jusque-là. Dif­fi­cile de comp­ter hein ?

Com­pre­nez bien une chose : la manie de se prendre en photo à bout de bras n’est que le pro­lon­ge­ment fur­tif d’une pré­pa­ra­tion fo­men­tée en mon sein. Parce que cette ri­bam­belle de mèches bien pla­cées, cette pa­lan­quée de lèvres pein­tur­lu­rées et ce mi­nois si bien mis ne sont que le ré­sul­tat d’une mise en soi ex­trê­me­ment étu­diée de­vant la glace. Com­ment pour­rait-on se sa­tis­faire d’une telle ex­po­si­tion vi­rale si elle n’était pas au préa­lable ré­pé­tée puis maî­trisé à grands ren­forts d’ac­ces­soires au­toé­ro­tiques sans qui notre ava­tar ne se­rait qu’une pâle re­pro­duc­tion de ces pho­tos dé­gueu­lasses, qui ex­hibent des man­ne­quins sans fond de teint sur les plages ? En­ten­dez-le, le nar­cis­sisme est un plat cui­siné. Et en un mot comme en mille, je me suis tou­jours consi­dé­rée comme le Pho­to­shop pra­tique du pékin moyen.

Je m’em­balle. Cela dit pas au­tant que ce jeune qui plu­sieurs fois par jour trouve dans la re­traite aux murs car­re­lés le moyen de se dé­li­vrer d’un trop plein. Bien que bar­ri­cadé et in­vul­né­rable aux re­gards ex­té­rieurs, on n’hé­site que très ra­re­ment à pas­ser le seuil de ma porte pour aller concré­ti­ser ce que d’au­cuns consi­dèrent comme le pa­ran­gon de l’acte perso. Plus ques­tion ici de s’af­fi­cher, de se rendre au monde comme une idio­syn­cra­sie pour faire montre de sa sin­gu­la­rité. Mais à une époque où l’on s’ou­blie chaque jour un peu plus, l’amour de soi n’est-il pas sur­tout le re­tour à soi où rien n’a ja­mais été plus vrai que de lit­té­ra­le­ment faire corps avec soi-même ?

Une chose est sûre et le sera en­core long­temps : je suis l’in­time, je suis le moi, l’égo, le mé­galo. Je sui ge­ne­ris.

Cet ar­ticle fait par­tie d'un dos­sier de fin d'an­née consa­cré au nar­cis­sisme et n'obéit donc qu'à l'en­vie for­cé­ment très égoïste des édi­teurs de ca­fé­ba­bel de pu­blier enfin ce qu'on leur a tou­jours re­fusé d'écrire.