Style de vie

La Pologne en évolution, entre xénophobie et multiculturalisme

Article publié le 19 octobre 2015
Article publié le 19 octobre 2015

Immigration, tolérance, racisme et peur de changer : la Pologne traverse actuellement une crise d'identité sans précédent. Reportage et explication d'un phénomène flou dont l'éclaircissement pourrait bien échapper aux Polonais eux-mêmes. 

Lorsque je sors de la gare centrale bondée du métro de Varsovie, le ciel ressemble à une plaque de verre sale. Je remarque immédiatement des jeunes qui hurlent dans un mégaphone, avec une banderole sur laquelle on peut lire l’inscription « Dzisiaj imigranci, jutro terrorysci » (« Aujourd’hui immigrés, demain terroristes »). Soit le point de rendez-vous d’une grande manifestation anti-immigration.

« Les Polonais ont toujours été dominés par quelqu'un »

Le soir, mon ami espagnol M. et moi rentrons à la maison avec un taxi payé par son entreprise. Les employeurs craignent que la colère des manifestants puisse se répercuter sur leurs employés, presque tous étrangers. Nous plaisantons sur le danger que nous courrions plus tard, en allant au pub dans une Varsovie traversée par des vagues d’hystérie collective. Mais M. est mécontent : il se plaint du fait que des amis polonais qu’il croyait tolérants, ont en réalité une opinion politique catégorique et bien tranchée. Ils en ont surtout après les musulmans qu’ils voient comme de potentiels destructeurs de leur culture. « Et ils doivent seulement accueillir quelques milliers de famille syrienne ! » Mon ami explose : « Ce n’est pas comme s’ils étaient des djihadistes armés : je déteste les racistes stupides ! ».

« Je ne suis pas surpris, les Polonais ont toujours été dominés par quelqu’un », tente de justifier Mathew, un étudiant indien que j’ai rencontré dans une auberge de jeunesse à Riga en Lettonie. Il étudie depuis quelques mois à Varsovie, ville qu’il aime. « Mes amis polonais disent que c’est la plus longue période d’indépendance qu’ils n’aient jamais connue. Ils craignent d’être à nouveau attaqués. Cette fois pas par les Russes ou les Allemands mais aussi par les musulmans. C’est malheureux, mais quelque part je les comprends. » Puis il s’adresse en riant à un jeune turc qui nous écoute : « Tu devrais faire attention en Pologne. Les Polonais ont une paranoïa collective vis-à-vis des musulmans, tu le sais ? ». Le Turc acquiesce. « Je le sais, répond-il sérieusement. Mais un vrai musulman ne fait de mal à personne. Le vrai islam, c'est paix et respect. Ils ne connaissent pas notre culture. »

« Les Polonais doivent se calmer »

Toujours à Riga, un Finlandais me pose une question à laquelle je suis désormais trop habituée. Quelques années auparavant, lorsque je disais que j’étais Italienne, les gens riaient et me posaient des questions désagréables sur un ancien premier ministre. Le point sensible s'est désormais déplacé sur... les réfugiés. « On ne peut pas, nous n’avons plus de place. L’Europe doit faire quelque chose », soutient le Finlandais. « Vous les Italiens que pensez-vous faire ? Parce qu’après ils arrivent chez nous… » Beaucoup m’ont posé la même question à Cracovie, où j’habite depuis janvier. C’est comme s’ils cherchaient des réponses rassurantes, comme si moi, en tant qu’Italienne, j’étais au courant de la situation et l’avais sous contrôle. Mais il s’agit probablement d’une accusation déguisée : ils pensent que nous ne faisons pas suffisamment.

« Les Polonais doivent se calmer », soutient Jago, un Portugais que j’ai rencontré pendant mon voyage dans les pays baltes. « Ils ne savent pas ce que ça signifie d’être envahis. En revanche, nous on le sait. Nous avons déjà plein d’immigrés, vous aussi. Maintenant les Africains et les Arabes arrivent aussi. L’Allemagne veut nous en envoyer un peu, mais s’il n’y a pas de travail pour nous… ils retourneront en Allemagne, on est bien là-bas. Que l’Allemagne nous les envoie ! Ils feront demi-tour de toute manière ! »

Flatteries, élections et barre de fer

Mon colocataire polonais, a une opinion similaire. « Nous pouvons être tranquilles . Nous sommes trop fiers de notre indépendance pour nous faire à nouveau dominer. Ça ne se reproduira plus. » Il en profite toutefois pour exprimer la crainte que la phobie anti-islamique avantage la droite aux prochaines élections. Il considère que son pays est dominé par des bigots racistes et ignorants, qui voient des communistes partout. Étant fièrement athée, il ne cache pas non plus qu’il nourrit une forte antipathie vis-à-vis de l’islam. « Par contre, je ne me sens pas en danger, affirme-t-il. S’ils venaient vraiment ici pour me convertir, je les frapperai à coups de barre de fer. Mais ils ne viendront pas. Après le communisme, l’Europe de l’est est toujours sur le qui-vive. Le vrai problème, c'est que si la droite gagne, ils seront encore plus bigots que ce qu’ils ne le sont déjà. Quelle horreur... »

En ce qui me concerne, hormis les questions sur l’immigration, les Polonais sourient beaucoup lorsque je dis que je suis une Italienne qui vit en Pologne. « Pourquoi la Pologne ? », s’émerveillent-ils. Puis, lorsqu’ils découvrent que je suis en train d’apprendre leur langue, ils s’illuminent. Deux mots en polonais suffisent à déclencher une tempête de compliments. Les Polonais aiment et apprennent volontiers les langues étrangères. Dans ce pays, il n’est pas rare de rencontrer des gens de tout âge qui parlent deux ou trois langues étrangères. Mais ils ne sont pas habitués à rencontrer des étrangers qui apprennent leur langue. Tant d’intérêt à leur égard les flatte.

En Pologne et sur la Pologne, les opinions sont nombreuses. En dialoguant, on explore des perspectives, les convictions se perdent, les certitudes s’adoucissent. Le pays entre dans une phase sans précédent : de pays d’émigrants discriminés et méprisés, il se transforme en pays d’immigrés qui risquent à leur tour d’être discriminés et méprisés. On assiste aujourd’hui à une crise d'identité, comme dans le reste de l’Europe. Mais la Pologne, terre humiliée et négligée pendant des siècles vit ce changement avec plus d’intensité. Elle se confronte pour la première fois à l’autre, à un profil radicalement différent. Ce n’est pas « l’hôte hostile » ou « l’envahisseur redouté ». C’est un étranger qui demande à se réfugier dans ses frontière conquises après moult efforts, et que les Polonais, peuple à la longue et douloureuse mémoire, ne distinguent pas encore des deux premiers.

Comme c'est le cas avec tous les changements, le défi est ardu et le risque est grand. Il n’y a pas de certitude, seulement des inquiétudes et des attentes. À présent, la seule certitude est celle que avons devant les yeux : une Pologne complètement nouvelle, méconnaissable à ses propres yeux.

_

Le 25 octobre 2015, la Pologne votera son nouveau Parlement. Cet article fait partie d’une semaine spéciale polonaise. L'occasion d'en savoir plus sur le pays de la Vistule, de Polanski et des cornichons.