Style de vie

La grande vadrouille turque

Article publié le 13 octobre 2016
Article publié le 13 octobre 2016

Chaque culture débute ses histoires d'une façon différente. La mienne commence dans un van à Amsterdam et se poursuit le long de la route des Balkans jusqu'en Turquie. Des vacances qui ont fait l'identité et la fierté des Turcs d'Europe à la fin des années 90. Récit. 

Une fois, dans une autre vie, quand les familles émigrées ne pouvaient pas encore se permettre de voyager par les airs, des convois de Turcs ouest-européens voyageaient chaque été, tels des oiseaux migrateurs, dans des voitures brûlantes et pleines à craquer, en direction de la mère patrie. Ou plutôt, de la belle-mère patrie : après tout, certains avaient vécu toute leur vie en Europe. Durant six semaines (la durée des vacances scolaires estivales dans la plupart des écoles), tous visitaient leurs proches et leur village d'origine, participaient à des frénésies d'achats, et arrivaient même parfois à caser un séjour au bord de la mer, selon leur budget. Au fil des années, ces voyages annuels sont deveuns une véritable sous-culture pour les Turcs émigrés en Europe de l'ouest.

Tout un univers de connaissances transmises, fondées seulement sur l'observation et l'expérience, et collectées par des centaines de milliers de personnes, forment la base de cette culture. Mon oncle, par exemple, connaissait tout le trajet des Pays-Bas à la Turquie par coeur. On ne l'a jamais vu ne serait-ce que jeter un coup d'oeil à une carte. Il reconnaissait les champs en Allemagne, savait quels parkings autrichiens offraient la meilleure vue sur les Alpes, et se gardait bien de révéler quelles étaient les stations services aux toilettes les plus propres. Il prétendait même connaître personnellement certains employés de la douane, même si on n'a jamais vu aucun d'entre eux répondre à ses salutations.

J'ai moi-même souvent pris le rôle du co-pilote lorsque mon père était au volant. Avec la carte du trajet pliée sur mes genoux, je suivais de près notre progression sur les Autobahns et à mesure que nous passions les montagnes. J'informais mon père des distances, des prochaines stations à essence (si je les connaissais) et lui racontais des anecdotes historiques sur la région. À l'arrière du van, ma mère et mes soeur tuaient le temps en mangeant des chips, en battant des records sur la GameBoy, ou en dormant.

De retour à la maison, toujours durant la première semaine de septembre, on partait voir les amis pour échanger des anecdotes sur le voyage de l'été. Celui qui avait l'histoire la plus captivante écoutait d'abord les récits de tout le monde, buvant humblement son thé et feignant l'admiration, attendant son tour avec la patience d'un joueur de carte qui sait qu'il a une main gagnante. Puis, avec nonchalance, il livrait alors son histoire extraordinaire, laissant ses rivaux abasourdis et impressionnés.

Une chemise pleine de sang

L'histoire de la Grande vadrouille turque peut être divisée en deux périodes : avant et après la guerre en Yougoslavie. Après le début de la guerre, il n'était plus possible d'emprunter la grande autoroute de la Fraternité et de l'Unité de Tito (autoput bratstvo i jedinstvo). À ce moment-là, l'idéologie et l'autoroute étaient complètement en ruines. Le trajet alternatif consistait à passer par la Hongrie et la Roumanie pour aller jusqu'en Bulgarie. Seuls quelques aventureux passaient par la Serbie. Dans tous les cas, le voyage commençait toujours par un trajet tranquille et prévisible sur les Autobahns à travers la Ruhr en direction de Ratisbonne. Nous passions souvent notre première nuit aux abords de Vienne, et la Hongrie se profilait comme le premier pays post-communiste. En effet, avant que la Hongrie ne devienne un pays-membre de l'Union européenne, la frontière hongro-roumaine était souvent le premier challenge.

Notre van roulait péniblement mais imperturbablement sur les routes chaotiques de Roumanie, le long de redoutables ravins sans rambarde, et à travers des vallées pittoresques. Ce paysage idyllique était souvent gâché par les policiers roumains et leurs exorbitants postes de contrôle. « Les policiers bulgares sont tous des malfrats » dénonçaient en choeur les policiers roumains avant de dégainer un radar qui avait clairement été préréglé sur 200 kmh, un vitesse que notre camping car surchargé n'aurait eu aucun espoir d'atteindre.

« Wieso zwei Hundert, Kollega ? » a demandé mon père, en pensant que le policier parlerait l'allemand de base. Le policier transylvanien joufflu se mit alors à glousser en roumain et à faire tinter ses menottes, ce qui fit s'énerver mon père qui sortit de la voiture en colère. Ce qui m'a fait peur c'est que ma mère a supplié mon père : « Mon chéri, s'il te plaît, reste calme  ». J'imaginais déjà quatre corps en haillons entassés et emmêlés les uns sur les autres, tandis que mon père et sa chemise pleine de sang nous conduisait loin de la scène de crime. « Mon chéri, qu'est-ce qui s'est passé ? »... « Oh, rien mon chou... ». Heureusement, nous les Turcs n'avont pas eu à laisser un chemin de destruction dans les Balkans. Papa a tout simplement refusé de payer le pot-de-vin à peine voilé et a menacé de contacter le consulat néerlandais et d'engager un avocat dans la première ville traversée.

La hantise serbe

Le dernier kilomètre était le plus long. La Bulgarie était un pays où on ne pouvait ni lire les panneaux sur la route, ni comprendre les règles de circulation implicites. Les voitures en sens inverse faisaient des appels de phares et les conducteurs donnaient des petits coups sur leur tableau de bord. Nous avons appris plus tard que c'était une forme de solidarité : une façon de signaler que plus loin sur la route, la police extorquait les automobilistes qui ne se doutaient de rien. Au premier poste de contrôle bulgare, un autre homme joufflu et moustachu pointait vers le nord et s'exclamait : « Les policiers roumains sont tous des malfrats ! ».

Comme nous ne lisions pas l'alphabet cyrillique, nous devions ralentir au niveau des panneaux routiers pour que je puisse regarder dans mon carnet et assembler les bonnes combinaisons de lettre. Avec des noms de villes longs comme Стара Загора (Stara Zagora) ou Велико Търново (Veliko Tarnovo), nous étions presque obligés de nous arrêter. Le passage des frontières était toujours stressant. Je me souviens d'un garde-frontière bulgare costaud, avec la casquette sur le sommet de la tête et des vieilles taches de transpiration sous les bras. Il a ouvert le coffre de la voiture devant nous et l'a farfouillé, a pris une canette de Coca Cola qu'il avait trouvée, avant de la boire cul-sec, de fermer le coffre et de s'en aller sans sourciller.

Indubitablement, nous avons eu les expériences les plus intéressantes en ex-Yougoslavie. Elle avait bonne réputation chez les Turcs : les routes étaient meilleures, les fonctionnaires plus fiables, l'alphabet lisible et puis, les Yougoslaves étaient un peu restés ottomans, non ? Mais même pendant la guerre, mon père était pris de la folie douce de traverser la Serbie. Même loin du front, on pouvait sentir les conséquences de la guerre.

Alors que nous nous arrêtions prendre de l'essence à l'est de la Serbie en 1996, j'ai vu un garçon taper à la fenêtre et pointer son doigt vers un paquet de cookies ramollis qui était restés fondre pendant des jours sur le tableau de bord. J'ai regardé sa poitriné émaciée et ses côtes apparentes avant de réaliser enfin que c'était un enfant affamé qui quémandait de la nourriture. D'une façon tout à fait néerlandaise, j'ai sorti exactement un cookie du paquet et le lui ai donné. Il l'a englouti avant de revenir, clairement pas rassasié. Mon père avait vu toute la scène et me dit de donner tout le paquet de gâteaux à l'enfant. L'expression désespérée qu'il affichait était quelque chose que je n'avais jamais vu avant, et elle me hante toujours.

Purple Haze, slips et Pablo Escobar

Pour autant que je sache, je n'ai jamais enfreint sciemment la loi, à une exception près. Le premier été de mes 18 ans, j'ai pensé que je pouvais impressionner mes cousins à Istanbul en apportant clandestinement de la marijuana en Turquie. Après tout, c'était dépénalisé aux Pays-Bas, et adolescent, je m'étais vanté de leur en apprendre tous les étés sur le sujet.

Donc, en juin 1999, quelques jours avant le départ annuel, j'ai acheté quelques grammes de Purple Haze au coffee shop du coin. À la maison, j'ai ruminé sur la meilleure façon de cacher tout ça pendant le long trajet jusqu'à la Turquie. Je me suis souvenu d'un documentaire qui montrait comment les cartels colombiens faisaient passer leurs drogues à travers les frontières internationales en les cachant dans de grands paquets de café, afin que les chiens ne puissent pas les sentir. Eurêka ! C'était l'occasion ou jamais de me débarrasser de ma réputation de rat de bibliothèque. Désormais, je roulerais sur les boulevards du Bosphore en décapotable scintillante, avec des femmes à moitié nues qui me massent le cou en m'appelant « Escobar ». J'ai donc acheté deux paquets de café instantané, je les ai vidés dans un sac en plasitque, et j'ai caché l'herbe bien au fond. Je l'ai fermé et mis au fond de ma valise, avec mes sous-vêtements juste au-dessus.

Grâce aux frontières ouvertes de l'UE, je ne me suis jamais inquiété de la loi durant le voyage. Dans les années 2000, il n'y avait pus vraiment de contrôle de passeport, et encore moins de contrôle des bagages.  En arrivant à la frontière turco-bulgare, je ricanais. Les Bulgares ne contrôlaient jamais les voitures sortantes, et les Turcs accueillaient bien sûr leurs frères à bras ouverts. Au petit matin, nous nous sommes arrêtés au poste de contrôle branlant d'un garde-frontière turc non rasé et ensommeillé. L'homme a tamponné nos passeports de manière léthargique et aboyé : « Allez garer votre voiture là-bas ». Mon père est resté planté. Après avoir subi les insultes et la corruption en Roumanie et en Bulgarie, cette impolitesse, en plus dans son pays natal, c'était la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.

« Non », a-t-il répondu d'un ton cassant, « vous devez dire "Pourriez-vous s'il-vous-plaît garer votre voiture là-bas, monsieur ?" » Le douanier a tourné lentement la tête dans notre direction, et j'ai seulement remarqué qu'il en était resté bouche bée.

« Qu'est-ce. Que. Vous. Venez de dire ? Vous êtes en train de me dire comment faire mon travail ? Garez-vous là, et tout de suite ! Nous allons procéder à une fouille minutieuse.  »

À ce moment, j'ai eu une expérience dite « hors de mon corps ». De toutes les personnes du monde, pourquoi fallait-il que mon père aille provoquer celle-là en particulier ?  Je n'avais pas peur de la police turque : on allait probablement me confisquer l'herbe, peut-être me faire un peu peur, et me laisser partir avec un avertissement. Mais si mon père découvrait que son prude de fils avait transporté de quoi être stone pendant toutes les vacances, sa colère ne connaîtrait pas de bornes. Deux douaniers turcs, clairement agacés de devoir travailler si tôt le matin, sont arrivés et nous ont ordonné de sortir et d'ouvrir tous nos bagages. Les genous tremblants, et en me mordant les lèvres, je restais là pendant que les gardes-frontières pointaient mon sac du doigt et en demandaient le contenu. Dans un gémissement, j'ai répondu : « Des slips, monsieur  ». Ils se sont regardés et souris. « Tu as besoin de tant que ça de sous-vêtements pour les vacances ? ».

« Il m'arrive de mouiller le lit, monsieur », improvisais-je. Il a éclaté de rire et hôché jovialement la tête. « Très bien, récupérez vos affaires et bon voyage. »

En arrivant à Istanbul, j'ai ouvert le sac et constaté que tous mes vêtements étaient imprégnés de l'odeur de l'herbe. Le reste ? Franchement, je ne m'en rappelle plus très bien.