Style de vie

La géopolitique du ballon

Article publié le 3 juin 2008
Article publié le 3 juin 2008
Le coup d’envoi du championnat européen de football sera donné le 4 juin. Sur le terrain s’affronteront les équipes et en coulisse, les nations. L'occasion de se souvenir de quelques matchs mémorables dont l’enjeu ne se limitait pas à une coupe.

Le football fait la part belle à l'imprévu. Si une équipe peut partir favorite, il ne faut pas croire que le résultat du match est couru d'avance. Parfois, les supporters assistent à des rencontres spéciales, entre des équipes dont la rivalité n’est pas seulement sportive, mais également historique, culturelle, sociale... Le prochain championnat européen ne fera pas exception à la règle. 

La main de Dieu contre la dame de Fer

(Photo: El Seguidor La palpitante rencontre Argentine/Royaume-Uni de 1986 est restée gravée dans bien des mémoires. C’est à cette occasion que la « main de Dieu » invoquée par Maradona est entrée dans la légende. Cette victoire argentine, due selon le joueur, à l’intervention du divin (selon les Anglais, à la non intervention de l’arbitre) s’inscrit dans le contexte de tensions liées à la guerre qui a éclaté en 1982, suite à l’invasion des îles Falkland par l’Argentine, durement réprimée par le gouvernement Thatcher. Maradona clôture le match avec panache : parti du centre du terrain, il dribble six adversaires, dont le gardien de but, avant de marquer le deuxième but de la rencontre et le plus beau de toute l’histoire du football. 

Les deux pays s’affrontent à nouveau lors de la Coupe du monde en France. La victoire est à nouveau sud-américaine, mais moins éclatante, cette fois : les Argentins devront attendre les tirs au but pour l'emporter. C’est également lors des championnats du monde de 1998 que l’on a pu assister à la rencontre, États-Unis/Iran hautement sécurisée en raison des fortes tensions entre les deux pays, et remportée 2-1 par les Iraniens.

Autriche contre Allemagne

(Photo: PeeperJohn/Flickr)

D’un point de vue politique, le championnat européen de cette année offre au moins cinq matchs chargés de symboles. Tout d’abord pour les pays organisateurs eux-mêmes. L’Autriche fait partie du groupe B, au sein duquel elle affrontera l’Allemagne, le puissant voisin, le pays qui s’est souvent interposé entre l’Autriche et ses rêves de gloire. L’Anschluss qui remonte à 1938 n’est heureusement plus qu’un mauvais souvenir.

Dans le même groupe, l’Autriche rencontrera également la Croatie. Les milliers de Slaves (entre 16 000 et 50 000 selon les estimations des uns et des autres) habitant le Burgenland, région autrichienne accueillant une communauté croate depuis le 15e siècle, risquent d'avoir des sentiments partagés. 

Merhaba en Suisse !

Autre moment chaud en perspective : Allemagne/Pologne, réplique de la rencontre qui s'est déroulée dans le stade de Dortmund au cours de la Coupe du monde 2006. « Jeszcze Polonia », les mots qui ouvrent l’hymne polonais, enflamment déjà les esprits de supporters prêts à chanter haut et fort qu’eux vivants, leur pays ne s’avouera jamais vaincu. 

Malgré le temps, les progrès technologiques et l’évolution, le souvenir des événements qui ont entouré 1939 reste vif. Il y a deux ans, les journaux polonais avaient même évoqué la bataille de Grunwald de 1410 (victoire historique de la coalition armée réunissant la Pologne et la Lituanie, ndlr) pour motiver leur équipe nationale. 

Car, oui, aujourd’hui encore, les souvenirs restent tendus, indispensables pour conserver une mémoire vivante, honorer l’histoire et éviter l’oubli. Ce contexte est justement propice à une détente mais l’initiative doit venir des deux parties. N’oublions pas que les deux plus prestigieux attaquants de l’équipe allemande, Miroslav Klose et Lukas Podolski, ont des racines polonaises. 

Turques contre Helvètes

(Photo: Mike from Zurich/Flickr)L’autre pays organisateur se prépare également à un match à tenir à l'œil. La rencontre Suisse/Turquie a en effet connu un précédent inquiétant. En 2005, à Istanbul, les joueurs helvètes ont été mal accueillis à l’aéroport, puis, à l’issue de la rencontre, auraient été tabassés par les joueurs turcs dans les vestiaires. Des membres des forces de l'ordre auraient observé la bagarre, sans intervenir.

12 000 Turcs résident actuellement à Bâle, où ils ont émigré dans les années 80. Fraternité et intégration sont les mots d’ordre d'une rencontre sans incidents. Comme l'a déclaré le Président du gouvernement de Bâle, Guy Morin : « Pendant quatre-vingt-dix minutes, nous serons des adversaires sur le terrain. Mais avant et après le match, nous voulons apprendre à nous connaître et prendre le temps de nous rencontrer. »

L’Italie ferait bien de s’inspirer de cet exemple lors de sa rencontre avec la Roumanie. Les Roumains sont nombreux à vivre dans la Péninsule, surtout depuis l’abolition des visas en 2002. Ils sont aujourd'hui près de 500 000. Le nouveau gouvernement, depuis la loi Bossi-Fini, surfe sur la vague de l'insécurité croissante pour plaider en faveur de la fermeture des camps tsiganes, l'expulsion des criminels et l'arrêt de personnes aux frontières. Seul le dialogue pourra empêcher l’intégration de ne rester qu’un mirage. Et pourquoi ne pas commencer à le mettre en pratique sur un terrain de football ?