Style de vie

Inde : No country for Women

Article publié le 11 septembre 2013
Article publié le 11 septembre 2013

Je suis revenue d'un voyage en Inde cet été et tout le monde à mon retour m'a posé la même question : « Mais tu n'as pas eu peur ? » Depuis qu'une jeune femme de 23 ans a été violée à New Delhi en décembre 2012 et que son calvaire a été relaté dans les médias européens, on a l'impression désormais que l'Inde ne rime plus qu'avec viol, prise de risque et mœurs primitives.

De nombreux reportages ont par la suite attiré l'attention sur des manifestations à Delhi et des agressions sur des touristes étrangères à Orchhâ, Madya Pradesh et Agra. En 2013, l'Inde est devenue une destination à risques. Celui qui est déjà inquiet à la lecture de ces reportages, risque bien de complètement flipper sur place. Pas un jour ne passait sans qu'on lise, mon amie australienne et moi, quelque chose sur les agressions sexuelles. Pourtant au même moment, le Assam Tribune ou le Telegraph Calcutta évoquaient que très peu les étrangères. Il s'agissait plutôt de violences contre des femmes indiennes, jeunes et moins jeunes, des viols sur mineurs et des crimes envers des enfants. En ouvrant par hasard le journal dans un restaurant à Shillong, mon sang n'a fait qu'un tour. J'étais en train de lire le récit du viol de deux fillettes de 4 et 5 ans dans l'Etat de Meghalaya (Nord-Est de l'Inde, ndlr), quand le propriétaire a tenté de nous rassurer : « Vous ne devez pas avoir peur, nous ferons attention à vous ! » Puis il nous a remis la carte de visite du restaurant avec un sourire réconfortant  : « Il y a mon numéro dessus. En cas de problème, appelez moi. »

En mars 2013, la chambre de commerce et d'industrie indienne ASSOCHAM révélait une baisse de 25% de touristes étrangers. D'après un sondage discutable de la fondation ASSOCHAM pour le développement social, les agences de voyages et les offices du tourisme ont enregistré une baisse plus particulièrement chez les touristes femmes de 35%. Le sentiment d'insécurité grandissant que beaucoup de femmes ressentent en Inde semble être plus qu'une simple émotion latente. Pourtant je ne me sens pas plus en insécurité cette année dans le nord-est de l'Inde que les années précédentes. C'est peut-être dû au fait que les mœurs modernes sont plus répandues ici. Mais même au Bengale occidental et dans l'Etat de l'Assam, fortement imprégnés d'hindouisme et relativement conservateurs, je me déplace aussi librement qu'une étrangère pourrait le faire ailleurs en Inde. Face à la structure patriarcale bien ancrée dans la société, la religion centrée sur une prêtrise et des dieux masculins, le système discriminant de la dot, le rôle de servante de la femme hindoue pour son demi-dieu de mari, la violence domestique et l'avortement des fœtus de sexe féminin, même un touriste très naïf réaliserait très vite que l'Inde a de sérieux problèmes. Le pays tient bien sa place de 136ème de l'index d'inégalité des sexes des Nations Unies sur 186 pays. Si l'on regarde les statistiques concernant les viols, c'est là aussi alarmant. Dans le dernier rapport du National Crime Records Bureau, 24.923 viols avérés ont été enregistrés en 2012. Bien sûr, on sait que l'Inde compte plus d'un milliard d'habitants, dont pratiquement 600 millions de femmes, ce chiffre n'est donc pas très éclairant. Mais sachant que le viol est extrêmement tabou en Inde, il faut aussi prendre en compte que de nombreuses agressions ne font jamais l'objet d'une plainte. Beaucoup de femmes craignent d'être déboutées par la police, amadouées en minimisant les faits, ridiculisées, voire – dans le pire des cas – maltraitées à nouveau.

Pour une touriste occidentale ça se passe généralement différemment. Si elle est déjà remarquée par sa couleur de peau et représente pour beaucoup d'Indiens un objet de désir, elle est toujours l'Etrangère, l'Autre. L'Intouchable. L'invitée qu'il faut protéger. Les règles de l'hospitalité en Inde sont très strictes et elles se doivent d'être respectées. La protection de la visiteuse en fait inévitablement partie. Que ça soit un vieux fonctionnaire à Guwahati, un jeune musicien sur le ferry vers Majuli ou le patron d'un restaurant à Shillong, ils connaissaient tous notre statut particulier et nous ont offert leur protection. En revanche, une femme étrangère doit toujours prendre en compte les différences culturelles et respecter les normes sociales. Porter des vêtements larges et garder une certaine réserve dans ses relations avec la gente masculine sont des règles de base qui permettent de minimiser grandement les malentendus culturels et les situations dangereuses. Il vaut mieux par exemple ne pas sortir à la nuit tombée, ne pas boire de l'alcool avec des groupes d'hommes ou faire de l'autostop avec des inconnus. Ces comportements sont plutôt sensés et sont décrits dans tous les guides de voyage.

Très peu de touristes étrangères en Inde – et parmi elles les victimes de viols de ces derniers mois – ont un comportement qui pourrait accroître les risques. Mais même si une femme n'est pas complètement consciente des différences culturelles et se comporte de façon inappropriée, cela ne justifie jamais la violence sexuelle. Qu'une touriste porte un vêtement court ou fasse du stop ne signifie pas qu'on puisse la toucher sans son consentement ou qu'elle ait « envie de se faire violer », - accusation insupportable avancée, pas si rarement que ça, dans les débats sur la question. Peu importe la façon dont elle s'habille ou se comporte, une femme devrait toujours pouvoir être en sécurité. Malheureusement la réalité indienne est bien loin de cet idéal. Il faudrait encore des décennies de campagnes de sensibilisation des féministes indiennes et des activistes, en lien avec des réformes sociales et juridiques, avant que les femmes connaissent l'égalité et les mêmes conditions de sécurité que les hommes.

Il ne sert pourtant pas à grand-chose de déplorer le sort des Indiennes, l'immolation des veuves (interdit depuis 1829) et de spéculer sur l'avortement pour rendre l'Inde infréquentable. En tant que touriste, on n'est pas plus en insécurité qu'avant. En se comportant selon les règles de base, le risque peut être diminué, sans pour autant rester dans une « cage dorée ». Les Indiens pourront au moins s'habituer aux Occidentales, n'ayant bien souvent comme image d'elles que celle qu'ils se font d'après des « on-dits », Internet et la pornographie.

Les véritables racines du « Mal » ne proviennent pas des structures religieuses et sociales ou d'un déficit de législation.  Elles sont en fait le reflet d'une profonde inégalité entre les hommes et les femmes. Pour y remédier et pour que les femmes deviennent des êtres humains et des citoyennes à égalité des hommes, ceux-ci doivent absolument participer à cet effort. C'est l'idée lancée par la campagne Bell Bajao ! One million men. One million promises, initiée par Mallika Dutt depuis 2008. Mallika, qui a crée il y a 13 ans l'ONG Breakthrought, fait la promotion des droits humains à travers la culture pop et lutte pour le droits des femmes, aussi bien en Inde qu'ailleurs dans le monde. Elle a plaidé récemment dans le Times of India pour un changement culturel, qui ne passerait pas par des réformes juridiques bancales ou des rustines sociales, mais par l'instauration de l'égalité homme/femme. Elle a bonne espoir : «  En Inde et dans le monde entier deux choses fondamentales ont commencé à évoluer. Premièrement, les gens commencent à comprendre que la violence envers les femmes est un problème mondial et deuxièmement, parmi ces gens,  de plus en plus sont des hommes. » Bien sûr, il est nécessaire de légiférer sur le droit des femmes et d'avoir un système plus transparent concernant les plaintes, les jugements et les condamnations de violeurs. Mais cela ne servira à rien si une majorité des hommes ne respectent pas les femmes au quotidien.

Heureusement, cette prise de conscience semble toutefois se généraliser. Lorsqu'une famille nous prend sous son aile lors d'un trajet en train, qu'un jeune employé d'hôtel nous apporte du chai et des mithai (spécialités sucrées) pour s'excuser de la chambre un peu miteuse et du comportement de clients un peu lourds. Quand un patron de restaurant développe une affection paternelle envers nous, je me sens plus sereine et j'en suis reconnaissante. Souvent,  ça ne fut  que quelques gestes, un sourire amical ou un petit coup de pouce, mais ils ont joué dans la balance entre la peur et le sentiment de sécurité. Eviter l'Inde ne serait sûrement pas la bonne chose à faire. Il faut plutôt en profiter pour se saisir du débat sur le droit des femmes et agir. Après tout, nous devrions tous nous battre pour l'égalité homme/femme... et pas uniquement en Inde.