Style de vie

Grzegorz Szczygieł: «L’Iran est un pays tout à fait amical !»

Article publié le 9 février 2010
Article publié le 9 février 2010
Ce réalisateur polonais du genre intrépide a été récompensé lors du Festival du voyage de Wroclaw en 2008 pour son reportage En auto sur le toit du monde. Il y raconte son périple à travers l’Europe et l’Asie. De quoi ouvrir les yeux sur quelques pays fort méconnus…

Dans la vie de tous les jours, « Gresiek » comme l’appellent communément les Polonais, est économiste. Il dirige une société qui fait la promotion des vélos électriques à Wroclaw : un moyen, selon lui, de faire du business tout en orientant les gens vers un style de vie plus écolo. Ses premiers voyages, effectués pour des raisons commerciales, sont vite devenus une passion dévorante dans laquelle il engloutit tout son temps libre et son argent de poche. Premier périple : la route du Karakorum, la plus haute route asphaltée du monde reliant la Chine et le Pakistan. Le documentaire qu’il réalise lors de ce voyage, et à travers les vitres d’une vieille Oped Kadett, lui vaut d’être récompensé par le jury du festival du voyage de Wrocław en 2008. Rebelote en 2009, il est à nouveau nominé pour son récit de voyage 125 c’est bien assez, ou 40 000 kilomètres en Fiat 125P et a cette fois mis le cap sur l’Iran… Après une heure de conversation, je constate qu’il a toujours la même lueur dans le regard.

L'autoroute de Karakorum entre la Chine et le Pakistan : le rendez-vous des baroudeurs !

Des préjugés européens

Au-delà des paysages, ce sont les gens qui l’ont le plus marqué ; il s’est plongé dans leurs particularités culturelles au gré de chaque nouvelle rencontre. De quoi oublier ses préjugés ? Pas évident selon Gresiek, car les stéréotypes véhiculés par les médias sont bien ancrés dans nos imaginaires : « Pour les Européens, l’Iran par exemple, c’est l’hostilité et la production de bombes. Alors qu’en réalité c’est un pays tout à fait amical, raconte-t-il. A la frontière, j’ai été accueilli par un ‘Bienvenue en Iran !’ On t’amène du thé chaud dans la seconde. »

« Ala frontière, j’ai été accueilli par un ‘Bienvenue en Iran !’ On t’amène du thé chaud dans la seconde »

L’Iran, une nation accueillante pour les touristes ? Je ne peux m’empêcher d’avoir des doutes. Mais Gresiek tente de me convaincre : « Les voyageurs sont traités avec des honneurs tout particuliers. Les Iraniens se sentent obligés à leur égard, ils les invitent chez eux, les convient à discuter », dit-il avant de continuer : « Souvent, dans les bars, quelqu’un payait la note de mon repas. J’ai demandé à un serveur pourquoi, il m’a répondu brièvement : ‘tu es notre invité’ ». Et le routard se remémore avec émotion les pique-niques à Ispahan, le berceau de la culture iranienne situé à quelques 300 kilomètres au Sud de Téhéran, à base de thé et de fromage, et la curiosité des Iraniens qui venaient lui poser des questions, alors qu’une étudiante iranienne jouait à la traductrice. « Une fois, notre voiture est tombée en panne, raconte Gresiek. Un homme nous a proposé de nous conduire à la ville la plus proche pour acheter des pièces de rechange. Le trajet faisait 400 kilomètres ! Est-ce que tu peux t’imaginer qu’après une journée entière de route, il était hors de question pour lui d’accepter le moindre argent ? »

Histoires de femmes

(http://www.on-the-road-again.com/)En l’écoutant, je me demande comment je ferais dans un pays musulman, moi, étrangère mais surtout femme. « Dans les petites villes pakistanaises, on ne croise pas de femmes. Elles s’occupent de la maison, des champs et du bétail, m’explique Gresiek. Les autobus et les plages sont divisés en deux zones, l’une pour les hommes et l’autre pour les femmes. De grands paravents s’étendent jusque dans l’eau et ils se baignent tout habillés. Pour les Pakistanais, il s’agit de la tradition. » C’est sûr, le débat acharné sur le rôle et la place des femmes dans le monde musulman est loin d’être conclu. Mais Gresiek a pu constater qu’elles avaient acquis une certaine visibilité : « Bien qu’elles portent le foulard, en Iran, leur présence ne surprend pas. Les jeunes Iraniennes ne se différencient pas beaucoup des Européennes. Elles aiment le maquillage ostentatoire, les habits à la mode et les bijoux. Elles ont leurs propres plans, elles suivent des études et développent leurs centres d’intérêts. »

Alors certes la langue est une frontière, mais le plus souvent, ce sont les représentations du monde qui créent les plus gros facteurs d’incompréhension. De quoi tirer quelques leçons pour notre Europe de plus en plus multicolore. « Pour rendre opérationnel un fonctionnement commun, nous devrions exploiter l’expérience des Etats multiculturels », propose l’affable routard de Wroclaw. «Les immigrants doivent s’intégrer, apprendre la langue du pays, respecter la culture et la loi en vigueur. Mais nous devons surtout nous respecter mutuellement, et comprendre que les conflits sont inscrits au cœur des rencontres avec l’autre. Malgré tous les efforts, ce sera toujours eux et nous. »

Crédits photos : Szczygieł/goldenlinel ;pmorgan/flickr,on-the-road-again.com