Style de vie

Géorgie : l'improbable musée Staline

Article publié le 22 janvier 2015
Article publié le 22 janvier 2015

Un culte du souvenir sur deux étages. Dans un grotesque musée au coeur de la ville natale de Joseph Staline, on célèbre aujourd'hui encore ce Géorgien d'origine.

Parmi les musées les plus bizarres et les plus fascinants de Géorgie, mon guide de voyage me vante le musée Staline, qui fut construit 4 ans après sa mort, en 1957. À la gare routière de la capitale géorgienne de Tbilissi, les chauffeurs de taxi me proposent, sans m'avoir demandé la destination que je souhaite, de m'emmener à Gori. Apparemment, je ne suis pas la seule touriste attirée par le prétendu culte à Staline situé dans sa ville natale.

Dans la ville de Gori, banale, chaude et dominée par des maisons à un étage qui se ressemblent toutes, le musée représente, avec son parking, le centre de la ville. Dès l'entrée, la photo du dictateur me salue. Un groupe de touristes chinois pose devant, tout sourire pour une photo souvenir de leur voyage.

Un service à thé, des t-shirts et une salle de répression 

La visite du musée dure environ 2 heures et montre Staline en jeune communiste, révolutionnaire de la technique et vainqueur d'Hitler. Mais je vois surtout ses meubles privés, des cadeaux d'État qui lui ont été offerts ainsi que son wagon de train climatisé et équipé d'une baignoire. C'est comme si le but de cette exposition était d'impressionner les visiteurs par les extravagants effets personnels de Staline. Sont présentées par ailleurs quelques-unes de ces « acquisitions », comme le premier tracteur soviétique. Mais on ne trouve rien concernant l'épuration politique qui a eu lieu aussi à Gori.

Il était écrit dans mon guide que le musée avait été rénové et que sur ces entrefaites, on exposait entre autres choses le testament politique de Lénine, dans lequel il mettait en garde contre la soif de pouvoir de Staline. Étant donné que tous les panneaux sont seulement en géorgien ou en russe, je ne sais pas si le guide du musée ne trouve pas l'intérêt de nous faire part de ce genre d'informations ou si elles sont purement et simplement inexistantes.

Dans la boutique de souvenirs, les visiteurs du musée ont, après leur petit tour, la possibilité d'acquérir des souvenirs sous forme de services à thé ou de t-shirts à l'effigie de Staline. Au lieu de cela, je me dirige vers le guide du musée pour lui demander pourquoi le musée n'est pas orienté de manière plus critique. Selon lui, l'objectivité est la raison pour laquelle aussi bien les bons comme les mauvais aspects du pouvoir de Staline sont présentés. Je me renseigne alors sur les mauvais et me retrouve, à mon grand étonnement, interrogée pour savoir si j'ai vu « l'espace de répression ». Alors qu'on m'y emmène, je réalise pourquoi cette pièce de l'imposant bâtiment, dont la porte sans écriteau semble conduire au placard à balais, ne m'avait pas sauté aux yeux. Derrière cette porte se cache une pièce petite (environ 10 m²) et basse, où un costume et une robe sont accrochés au mur.

- « Les propriétaires de ces vêtements sont morts au goulag », m'informe le guide.

- « C'est tout ? » 

- « C'est tout. » 

Et je me retrouve déjà dans le parc devant le musée, où se trouve la maison natale de Staline, sous un baldaquin pompeux.

Malgré les massacres, 45% des Géorgiens aiment bien Staline

Le refus constant des habitants de Gori de contester cet hommage à Staline pourrait s'expliquer par le tourisme stalinien dont vit la ville. Mais il n'y a pas qu'à Gori que l'attitude à l'égard du Géorgien le plus célèbre des temps modernes n'est pas singulièrement critique, c'est le cas dans toute la Géorgie. Même si entre 1921 et 1941, 72 000 Géorgiens ont été abattus et quelques 200 000 autres déportés, 45% des Géorgiens se vantaient encore en 2012 d'avoir une opinion positive à l'égard de Staline. Sachant que le culte de Staline ne correspond pas vraiment à la Géorgie, où presque tous se disent anti-soviétiques.

La plupart des Géorgiens ne fait pas de différence entre la fédération russe et la République soviétique russe. Le grand voisin unit la république qui a perdu en 2008 une courte guerre contre la Russie, pour la région de l'Ossétie du Sud, qui se trouve au Nord du pays, de facto indépendante. Le désir d'émancipation totale de Moscou et la fierté nationale caractérisent l'opinion politique en Géorgie, où l'on trouve peu de nostalgie de l'ère soviétique.

On a l'impression que Staline n'est pas honoré en tant que politicien de l'URSS, mais seulement en tant que Géorgien. Que cette simple raison suffise à maintenir le culte autour de sa personne tient au fait que l'ère stalinienne n'a jamais été surmontée en Géorgie. Dans les années 1990, le pays eut à combattre des problèmes fondamentaux et il ne lui resta pas de temps pour surmonter son passé. Aujourd'hui, plus de 20 ans après, la situation économique de la plupart des Géorgiens s'est améliorée. Cela a aussi un effet positif sur leur rapport à leur Histoire, comme me l'expliquait une de mes connaissances géorgiennes. Les Géorgiens que je connais sont pour la plupart âgés de moins de trente ans. La plupart trouve le musée de Gori tout aussi grotesque que moi. « Tout change en Géorgie », m'expliquent-ils. « Même ce musée ne restera pas là indéfiniment. »