Style de vie

Gaspillage alimentaire : la revanche des légumes moches

Article publié le 8 février 2017
Article publié le 8 février 2017

On mange aussi avec les yeux, mais comme chacun le sait, la beauté est dans l’œil de celui qui la regarde. Deux initiatives, l’une allemande, Querfeld, l’autre tchèque, Zachraň jídlo, militent pour que les fruits et légumes imparfaits retrouvent le chemin de nos assiettes, et souhaitent ainsi inverser la tendance.

L’industrie alimentaire est sous le joug du culte de la beauté. 20% en République tchèque et 30% en Allemagne, c’est le pourcentage des fruits et légumes récoltés qui n’atterriront jamais dans nos assiettes – pour la seule raison qu’ils ne correspondent pas aux normes qui définissent la taille, la forme et la couleur des fruits et légumes. « Les fruits et légumes doivent être beaux sinon personne ne les mange. Pourtant, ceux qu’on écarte sont tout aussi bons », résume la startup berlinoise Querfeld. Au total en Allemagne, on gaspille environ 18 millions de tonnes de denrées comestibles chaque année – cela correspond au chargement de 450 000 poids lourds. 

Concombres : une cambrure sur mesure

« Dans les supermarchés et autres chaînes alimentaires, les consommateurs que nous sommes ont pris l’habitude de trouver des fruits et légumes calibrés. Les commerçants l’assurent, les consommateurs n’achèteraient pas autre chose », explique Anna Strejcová de l’initiative tchèque Zachraň jídlo (« Sauve la nourriture »). « Mais quand on va voir ce qui se passe dans les champs, on se rend compte que les fruits et légumes ne poussent pas tous de manière identique, quelqu’un se retrouve donc obligé de trier », poursuit Anna. Cela engendre une immense perte agricole car on écarte les denrées qui ne correspondent pas aux standards.

L’idéal de beauté que doivent désormais suivre les concombres, les pommes et compagnie n’a pas pour origine un argument esthétique : des aliments de formes identiques prennent simplement moins de place au moment de les transporter et de les stocker. Les distributeurs ont ainsi développé des normes en interne, comme par exemple le bien connu « décret sur la courbe du concombre ». Amelie Mertin, de Querfeld, n’aime pas pour autant faire porter la responsabilité de cette homogénéité sur les réglementations européennes : « Ce que beaucoup ne savent pas, c’est que cet arrêté sur la courbure du concombre n’existe plus depuis 2009 ! » Pour autant le mal est fait : les consommateurs continuent de se focaliser sur les concombres droits parce qu’ils ont été conditionnés ainsi. Les supermarchés ne proposent pas d’alternative puisqu’ils partent du principe que ça ne sera pas vendu. On empêche ainsi les client d'acheter quelque chose d’inhabituel ou de s’habituer seulement à des formes et des tailles différentes – ils en viennent même à oublier que cela existe. 

« L’information devient nécessaire ! Exigez, achetez ! », recommande Amelie. Un thème qui lui tient personnellement à cœur : pendant ses études de commerce elle avait choisi de passer ses vacances à travailler dans une ferme bio et a été très choquée par les « déchets ». « Beaucoup de gens n'ont pas idée de tout ce qui est jeté. »

La revanche des moches

Zachraň jídlo a lancé une campagne contre le gaspillage : les signataires affirment être prêts à acheter des légumes imparfaits – et encouragent ainsi la possibilité que ces légumes soient un jour disponibles sur le marché. En République tchèque ce sont plus de 10 000 personnes qui se sont ralliées à cette cause. L’année dernière Zachraň jídlo a rencontré des représentants de différents supermarchés : « Ils nous ont dit que les clients n’étaient pas prêts à acheter des fruits et légumes non standardisés », peut-on lire sur la homepage. C’est une des raisons pour laquelle la campagne s’appelle Jsem připraven  (Je suis prêt). Les leaders de cette campagne ne peuvent plus supporter qu’on accorde davantage de valeur à l’apparence qu’au goût.

Querfeld est issue du vivier de startup berlinoises, elle souhaite s’adresser au plus grand nombre : « On ne cherche pas à convertir ou à forcer qui que ce soit à acheter nos légumes mais on souhaite faire naître des envies grâce à nos campagnes » explique Amelie. La communication est importante, les campagnes se doivent d’être drôles et branchées. Des tomates avec un nez ou des légumes-racines exposés sous toutes leurs facettes sont des vecteurs de sympathie. « Quand on communique à l’aide de blagues on touche beaucoup de monde », ajoute-t-elle.

Zachraň jídlo joue aussi sur une esthétique non conformiste. L’année dernière, à Prague, les activistes ont exposé comme affiches les photographies de l’artiste allemand Uli Westphal sur le Artwall le long de la Vltava. Cet artiste photographie depuis 2006 les fruits et légumes de forme inhabituelle. Westphal explique : « Les gens pensent que toutes les tomates, tous les concombres, tous les poivrons sont identiques. Mais c’est seulement le cas parce que l’agriculture industrielle les produit ainsi. Ils sont devenus des produits du design. On juge notre nourriture d’après des critères de beauté. Dès que quelque chose sort de la norme on s'en méfie ».

L’exposition doit montrer aux Tchèques que les aliments imparfaits ne sont pas seulement délicieux, mais ont également leur propre esthétique. « On est contents si les consommateurs trouvent ça cool – mais il ne faut pas en rester là », insiste Anna. Une chaîne de supermarché a récemment commencé à vendre des légumes « tordus » en République Tchèque, mais c’est avant tout une stratégie marketing. Zachraň jídlo s’efforce au contraire de lutter pour que des changements profonds viennent transformer le système de production. « C’est pourquoi nous organisons des tables rondes autour desquelles des représentants du ministère de l’agriculture, des agriculteurs, des commerçants et d’autres experts sont invités à discuter des mesures concrètes à prendre pour transformer ce pan de la production », explique Anna.  

La beauté intérieure

Pour ce faire, Querfeld a déjà trouvé un moyen : ils livrent des entreprises clientes – caterings, cantines, grandes cuisines, qui se fichent de savoir à quoi ressemblaient les concombres avant transformation. Pour l’instant, les supermarchés ne sont pas le cœur de cible de Querfeld, « mais nous reviendrons très certainement là-dessus » souligne Amelie. Querfeld a d’abord dû mener un gros travail de persuasion vis-à-vis des producteurs et des commerçants. Les agriculteurs sont naturellement sceptiques quand ils voient débarquer de la ville des jeunes avec leur startup. « L’important c’était que notre projet puisse se répéter dans la durée », explique Amelie. Entretemps, ils ont instauré de très bonnes relations avec les producteurs, mais ceux-ci doivent être patients : « Pour l’instant on ne peut pas réduire le gaspillage autant qu’ils le souhaiteraient », regrette Amelie. C’est également difficile pour les agriculteurs de jeter ces produits et de subir le manque à gagner qui en découle. 

La priorité c’est de sauver ces aliments. Peu importe la forme des fruits et des légumes, la qualité doit être au rendez-vous. « C’est très important pour nous de faire du régional et du bio », souligne Amelie. « On ne propose rien de vieux ou de moisi, seulement des produits à l’aspect différent », explique-t-elle. C’est comme ça qu’on réduit le gaspillage alimentaire, que les producteurs obtiennent un revenu supplémentaire et que les clients peuvent acheter de la qualité bio à moindre coût. Zachraň Jídlo s’est également lancé dans ce combat pour des raisons écologiques. « De nombreuses ressources sont consommées dans le processus de production des fruits et légumes –l’eau qui sert pour arroser, les nutriments issus de la terre, le carburant, la main d’œuvre. L’agriculture a une grosse influence sur le changement climatique », explique Anna. « C’est pourquoi on ne peut pas se permettre de laisser pourrir toute cette nourriture », conclue-t-elle. 

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Auteure : Christine Bertschijádu | Goethe-Institut Prag