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Foot et hymne national : quand l'Allemagne déchante

Article publié le 17 juillet 2012
Article publié le 17 juillet 2012
Suite à l'élimination de l'équipe nationale allemande lors de l'Euro 2012, un débat absurde a éclaté en Allemagne, entraînant de dangereuses tendances à la marginalisation.

Euro 2012, demi-finale Allemagne-Italie. En plein hymne national, l’ancien reporter sportif de la chaine ZDF, Rolf Töpperwien (alias « Töppi ») s’avance et balance que la Mannschaft va perdre. Pourquoi ? Certains joueurs n’ont pas chanté le Das Lied der Deutschen (Le Chant des Allemands). Mais pas n’importe lesquels : les mutins sont ceux qui, ethniquement, ne sont pas allemands et qui, en restant sans voix, se sont également trouvés muets devant le but. Mais selon ce postulat, comment les Italiens pouvaient-ils perdre face à l’Espagne dont l’effectif ne chante fondamentalement jamais ? (en raison d’un multiculturalisme conscient, l’hymne national espagnol ne contient aucune parole, ndlr).

Chanter une petite chanson d'autrefois

Quelle belle époque que celle où « Töppi » a commencé sa carrière ! Les années 1970 venaient de commencer. Certes, il y avait déjà en Allemagne des populations immigrées, mais très peu d'entre eux étaient citoyens. Depuis, certaines choses ont changé. Les « non-Allemands » se sont non seulement multipliés, mais ils ont aussi, en partie, acquis la nationalité allemande.

Avant la dernière décennie, il ne s'agissait pas d'un « problème » à proprement parler pour l'équipe nationale, puisque les enfants des immigrés jouaient non pour leur propre patrie mais pour celle de leurs parents. Le sujet connait néanmoins un tournant en 2001, lorsque Gerald Asamoah, né au Ghana et à peine naturalisé allemand, commence à jouer pour l'Allemagne.

Lire aussi sur cafebabel.com : « L’Euro 2012 est multiethnique et à la fin c’est toujours l’Allemagne qui gagne »

Il fallut quelques années de plus jusqu'à ce que la minorité ethnique la plus importante du pays, les Turcs, soit concernée, et ce pour plusieurs raisons : le nationalisme turc qui assimile le fait de jouer pour la Mannschaft à une trahison - les fédérations turques, qui considèrent l'Europe comme un fabuleux terreau de formation et enfin la loi de la naturalisation, qui jusqu'à peu était complétement surannée. Un exemple parmi d’autres : les jumeaux Altintop. Quand Hamit veut jouer pour la « mère patrie » Turquie, Halil préfère courir pour l’Allemagne. Finalement, en raison de la bureaucratie allemande et du temps qu'ils leur a fallu pour démarcher, les deux joueurs portent désormais le maillot de la Turquie.

Un jeune de 20 ans fait les gros yeux

Toutefois, le vrai changement a lieu en février 2009 quand un jeune footballeur de 20 ans explique simplement : « Ma famille vit depuis maintenant 3 générations en Allemagne, j'ai grandi ici, je m’y suis toujours bien senti, c'est ici que j'ai eu mes chances pour rentrer dans la sélection Espoirs. » Suite à cette déclaration, la page internet du joueur a été bombardée de messages haineux et de menaces, si bien qu'elle a dû être fermée pour un certain temps.

Ce joueur a aujourd'hui 23 ans et joue au Real Madrid. Il porte le numéro 10 et s’appelle Mesut Özil. Il faut savoir que l'équipe nationale allemande est un amoncellement de diverses nations, représentant un pays dans lequel plus de 15 millions de personnes proviennent de l'immigration. La population turco-kurde forme la plus importante minorité avec 2,5 millions de ressortissants, dont entre-temps, 1 million ont été naturalisés.

Cette évolution ne plaît pas à tous. Les racistes allemands réagissent à travers de rudes campagnes de communication (« Il n'y a pas que le maillot qui doit être blanc »). Özil a été insulté et menacé par le NPD (Parti national-démocrate, ndlr), qui le qualifie d' « Allemand en plastique ».

Mais pourquoi ne chantent-ils donc pas ?

Imaginez. Deux parents turques, tunisiens ou ghanéens sont dans le stade ou devant leur télévision au moment de l’hymne national. Première phrase : « Unité, Justice et Liberté », bon d'accord. Deuxième : « pour notre patrie allemande »… Et là on est en droit de se poser la question : en quoi Özil, Khedira ou encore Boateng devraient-ils vraiment chanter pour « la patrie allemande » ? Ne serait-ce pas plutôt absurde ?

Les surinamais hollandais règlent d'ailleurs le problème des paroles de telle manière qu'ils ne chantent pas la première strophe qui suit: « Nous sommes de sang germanique ». Faut-il un texte à trous en guise de solution pour les fils de l'immigration ? L'ancien joueur français, Éric Cantona, comme toujours, ne s’embête pas avec les tracasseries. Dans une interview accordée aux Inrocks, il affirme : « Moi, je n’ai jamais chanté la Marseillaise ; je me fous complètement que des joueurs ne chantent pas la Marseillaise (…). Ce n’est pas un problème d’intégration ; le sport, c’est aussi de la provocation ; il y a de mauvaises herbes partout ; il faut arrêter de donner des leçons à tout le monde ; des donneurs de leçon, il y en a beaucoup trop. »

Le message que « Töppi » veut faire passer à ceux qui ne chantent pas est le suivant : « Vous n'êtes pas les bienvenus ». Pas mal de personnalités du monde du sport (Beckenbauer, qui en 1974 n'avait pas chanté et était devenu champion du monde) et de la politique (Bouffier, Hermann) colportent ce type de déclarations. Elles devraient avoir une importance aux yeux de la fédération de football allemand. Les instances du ballon rond devraient un peu plus soutenir les campagnes d'intégration en condamnant ce type de marginalisations. Je plaide pour que la fédération décide que l’équipe, Joachim Löw (le sélectionneur, ndlr) compris, ne chante pas la prochaine fois pour ensuite laisser le choix aux joueurs. De deux choses l'une : peu importe qui s’égosille, un équipe ne peut gagner qu’ensemble.

Photo : Une (cc)Redfishingboat (Mick O)/flickr, (cc)dongga BS/flickr; Vidéo (cc)Vogel956/YouTube