Style de vie

Est-il encore possible de visiter Istanbul ?

Article publié le 1 février 2017
Article publié le 1 février 2017

Au coeur d'une année marquée par des attaques terroristes dévastatrices, Istanbul est devenue la ville la plus dangereuse d'Europe. Plus de 140 personnes y ont été tuées au cours de 5 attentats de grande envergure, sans parler de la tentative de coup d'État des forces armées turques. Mais il en faudrait plus pour arrêter Sam, venu explorer l'ancienne cité.

Je ne suis pas un casse-cou. J'ai réservé mes billets début juillet, juste avant le coup d'État. Istanbul était depuis longtemps sur ma liste d'endroits à visiter, et bien que le Royaume-Uni ait conseillé d'éviter tout voyage aux abords de la frontière avec la Syrie, (Istanbul se situe à plus de 1 000 km à l'ouest, ndlr). Ce n'est que la veille de mon arrivée, alors que j'étais assis au coeur du très aseptisé aéroport de Doha au Qatar, que j'ai appris la terrible nouvelle : un kamikaze et une voiture piégée avait pris pour cible la police à l'extérieur du stade Vodaphone Arena du club Beşiktaş' et tué 44 personnes.

10 millions de touristes en moins

Beşiktaş est l'un des plus gros clubs de football de Turquie et l'attaque du 10 décembre équivaut donc à un attentat au Stade de France. Pourtant, à mon arrivée à Istanbul il n'était par forcèment clair qu'une attaque venait d'avoir lieu. Je n'ai eu aucun problème à traverser l'aéroport Sabiha Gökçen, encore tout endormi. La première personne à évoquer ce qui était arrivé fut la réceptionniste de l'hôtel qui, bien que visiblement secouée, m'a affirmé qu'il ne fallait pas que cela me décourage de visiter la ville avant de déclarer qu'elle irait à un match de foot le soir-même. Une note dans les ascenseurs de l'hôtel informait que l'état d'urgence, en place depuis le coup d'État de juillet, « ne nuirait en aucun cas à la démocratie et à la vie quotidienne courante [sic] des habitants ».

La réceptionniste avait raison : ce jour-là, Istanbul brillait sous le soleil d'hiver. Tout était ouvert, les rues pleines de shoppers et le Pont de Galata bordé de pêcheurs. La note de l'ascenseur était elle moins exacte. Des forces de police armées étaient postées dans tous les bazars, les sacs étaient vérifiés à l'entrée de chaque musée. Et, comme je l'ai réalisé en me promenant dans le quartier touristique, déserté, de Sultanahmet, j'étais l'un des derniers touristes dans la ville. Je suis passé devant de nombreux restaurants vides à l'heure du dîner avant de me décider pour un endroit à l'air chaleureux, dont les seuls clients étaient presque tous de la famille du propriétaire.

Selon le Ministère turc de la culture et du tourisme, 10 millions de touristes en moins sont venus en Turquie entre décembre 2015 et novembre 2016 par rapport à l'année précédente - une baisse de presque un tiers. Tous découragés par la menace que représente l'État islamique, le coup d'État ou encore le TAK (le groupe kurde responsable de l'attaque sur le Vodaphone Arena, ndlr), qui a carrément intimé les étrangers de ne pas visiter le pays. Le restaurant vide dans lequel j'ai mangé est le reflet d'une tragédie économique dans un pays où 5% de l'économie et 8% des emplois reposent sur le tourisme, selon le Conseil mondial du tourisme. En effet, le seul pays à avoir enregistré une baisse de fréquentation similaire sur la même période est l'Arabie Saoudite.

Comme une relique

L'aspect cosmopolite d'Istanbul s'inscrit dans sa géographie : vous pouvez monter à bord d'un ferry en Europe et arriver 10 minutes plus tard en Asie. Il en va de même avec l'histoire : pendant 916 ans la basilique Sainte-Sophie était une église avant de devenir une mosquée puis un musée. Et pourtant, dix ans du régime autoritaire de Recep Tayyip Erdogan ont suffit à faire d'Istanbul une anomalie en Turquie. Alors que la Turquie drague la Russie et le Moyen-Orient - avec un fonds d'investissement joint entre la Turquie et le Golfe de 20 milliards annoncé en janvier - les terroristes se sentent pousser des ailes. Les subventions à la direction des Affaires religieuses rattachée au gouvernement ont été multipliées par 4 en 2015 et le 30 décembre 84 000 mosquées ont diffusé des sermons décrivant les célébrations du Nouvel An « illégitimes ».

Ortaköy, le quartier où se trouvait la boîte de nuit Reina, se tient comme une relique de ce qu'était Istanbul, pleine de vie et cosmopolite, aujourd'hui illégitime. Lorsque je m'y suis rendu j'ai vu un quartier étudiant typique - des étudiants à bonnets, de l'alcool à flot et un présentateur télé qui interrogeait des passants sur une alimentation saine. Ce que je n'ai pas vu ce sont les licenciements en masse des professeurs - tous les doyens du pays ont été suspendus après le coup d'État - ou bien la fermeture de milliers de sources d'information. Contrairement aux attaques terroristes soudaines, l'érosion de la diversité culturelle d'Istanbul n'est pas visible à l'oeil nu pour un touriste en visite pour quatre jours.

Je garde de beaux souvenirs d'Istanbul, de la dégustation d'un café turc épicé à la neige tombant sur le toit de la mosquée bleue. Je ne regretterai pas la tension corrosive et éreintante que doivent vivre les habitants d'Istanbul à longueur d'année. La guerre qui fait toujours rage en Syrie et la rupture du processus de paix avec les Kurdes ne rendront pas la ville plus sûre, alors que le parlement turc s'apprête à donner encore plus de pouvoirs à Erdogan. J'ai peur de ce qu'il arrivera à des endroits comme Ortaköy et je ne peux me défaire de l'impression que la ville est en train de disparaître peu à peu.