Style de vie

Ère digitale : le transhumanisme est-il un humanisme ?

Article publié le 16 octobre 2014
Article publié le 16 octobre 2014

La mutation de l’être humain passe inaperçue. La société néolibérale et son lot de technologies omniprésentes ont pourtant profondément modifié notre rapport au monde et à nous-mêmes. Les initiatives artistiques telles que Herakles.biz sont dès lors indispensables. En interrogeant l’essence de l’Homme actuel, elles permettent de critiquer une technologie altérant de plus en plus notre humanité.

Mêlant théâtre interactif et jeu vidéo dans des lieux décalés, Herakles.biz est une production artistique originale. Après une première édition s’interrogeant sur l’Homme à l’intérieur du système néolibéral, la problématique de la digitalisation des individus a été posée dans la deuxième partie du projet. Celle-ci se déroulait dans un ancien château d’eau à Berlin. Le public y suivait, dans un véritable dédale circulaire, deux personnages. Le premier s’adonnait à un jeu vidéo, dans lequel il contrôlait le second acteur, interprétant Herakles dans sa quête vers l’humanité. Herakles répond à tous les ordres que lui donne le joueur et nécessite régulièrement l’intervention du public afin d’agir, lorsque le choix entre plusieurs options lui est impossible. L’objectif à atteindre, pour Herakles, est de relever tous les défis imposés afin de prouver qu’il est bel et bien humain.

Négation de la réalité humaine

« Nous avons souvent observé avec surprise à quelle vitesse le public se perd et abandonne toute distance entre la réalité et le jeu vidéo mis en scène », constate Rolf Kasteleiner, co-auteur de la pièce avec la dramaturge Anne-Sylvie König. Au fur et à mesure de la performance, les décisions à prendre deviennent non seulement absurdes, mais elles tendent de plus en plus à nier la réalité humaine des acteurs et du public même. Ainsi un spectateur qui devra asperger l’un des figurants de « sang » à l’aide d’un pistolet à eau, le fera longuement et consciencieusement, comme s’il avait face à lui non un individu, mais une entité irréelle, un personnage, une fiction.

Le paroxysme de la pièce est atteint lorsqu’un groupe de spectateurs doit faire le choix de sacrifier une personne du public afin de continuer la quête. Alors que les quelques « preneurs de décision » s’apprêtent à trancher, un individu s’interpose et exprime avec éloquence son dégoût pour l’évolution du spectacle. L’entièreté du public est apparemment victime d’un manque total de discernement entre individus, machines et personnages. « Que sacrifie-t-on ici ? Un Homme ou un personnage ? La réponse est-elle vraiment si simple ? », s’écrie le spectateur furieux. Faisant face au silence et aux visages effarés du public, il décide de quitter les lieux. Pour tout individu ayant assisté à ce spectacle, cette scène provoque une profonde remise en question. Comment peut-on arriver à perdre ainsi son sens critique ? Comment peut-on se satisfaire d’une réalité entièrement fabriquée et y agir pourtant de façon bien réelle ? Les questions fusent à une vitesse hallucinante. C’est un Homme tout à fait différent qui se révèle à l’ère du digital. Dans cette période de profonde mutation, il convient de s’interroger sur cet Homme que nous souhaitons être. Une question dont on ne peut pas dire aujourd’hui qu’elle se situe au centre de l’actualité.

Vers une Humanité 2.0 ?

Les projets transhumanistes sont pourtant nombreux. Les scientifiques travaillent à la création de ce qu’ils appellent eux-mêmes une Humanité 2.0. Leurs efforts sont excités par des dogmes scientifiques aux allures de prédications et de prédictions prophétiques. Lors du dernier TEDxParis, célébrant le cinquième anniversaire des conférences TED à Paris, le chirurgien-urologue Laurent Alexandre martelait avec énergie : « En 2045, l’intelligence artificielle sera 1 milliard de fois plus puissante que tous les cerveaux humains réunis », ou encore « Les progrès liés au transhumanisme devraient, en moyenne, faire gagner 60 points de QI aux êtres humains, dans un premier temps. À plus long terme, ce seront 100 points de QI ajoutés ! ».

Laurent Alexandre présente sa vision de la neuro-révolution à l'USI en juin 2014. 

Que voulons-nous réellement ? Souhaitons-nous augmenter notre pouvoir, cette capacité de faire faire? Privilégions-nous notre puissance, cette capacité de faire de façon autonome ? Aujourd’hui il semblerait que la technologie se soit tellement développée qu’elle diminue notre puissance, en externalisant de plus en plus nos efforts physiques et mentaux. Un outil d’observation des technologies mises à disposition nous est donnée par l’auteur de science fiction Alain Damasio : « Est ce que cette nouvelle technologie m’impuissante ou est ce qu’elle "m’empuissante" ? » Une interrogation primordiale si l’on se refuse à considérer la machine comme partie de plus en plus intégrante de l’Homme et de sa capacité à agir, à être finalement. 

Lorsque l’on interroge Rolf Kasteleiner, co-auteur de la pièce Herakles.biz, à propos de la suite de ce projet théâtral, il répond simplement : « Tout dépend des décisions prises par le public lors des performances précédentes. Lorsque nous travaillons sur la suite d’Herakles.biz, nous nous demandons : “A quoi ressemble le nouvel Homme ?” » Une question qu’il faudrait poser plus souvent.