Style de vie

Diego De Silva: «Naples est une bulle d’encre»

Article publié le 19 octobre 2009
Article publié le 19 octobre 2009
L’auteur napolitain met en scène le crime organisé et toute une panoplie de personnages bien de chez lui. Avec le « i » final de mots qui chantent la Campanie, il inaugure un nouveau genre littéraire…

«Les écrivains ne sont pas un frein pour la ville. Ils fossilisent son image, mais ce sont les institutions qui la font reculer »

Rosario est né à Salerne, en Campanie, Italie du Sud, voilà huit ans. Il a été imaginé armé d'un pistolet dans le livre Certains Enfants (« Certi Bambini » sorti en 2001, traduit en sept langues). Le « mino de la Camorra » raconté sur papier, avant la sortie du best-seller Gomorra. La scène se situe au centre-ville de Salerne, à un feu rouge où se massent les voitures. A travers les maisons délabrées et les dames qui se postent aux balcons, chemise déboutonnée, cheveux en bataille, tirant sur une cigarette éteinte, marmots pendus au bas des jupes… Les images des romans de Diego De Silva se superposent.

Naples, pivot de la littérature

(Diritti Riservati)Quand le lecteur ouvre ce Certi Bambini, il se rend vite compte qu’à travers Salerne, il y a Naples. Pas (en tout cas pas tout de suite) à cause de la description « épique » (comme la définit l'auteur au cours de notre conversation dans un bar qui donne sur la mer) de la Camorra. « Statti » [« tu es » en Napolitain, ndlt], c'est clairement Naples, dès la neuvième page. Même la courte biographie de De Silva qui figure en quatrième de couverture de ses cinq romans publiés chez Enaudi, dresse aussi le décor. Nous sommes bien en Campanie, dans cette cité phagocytée par les contradictions et le sang. D'ailleurs, observe De Silva, « qu'est-ce que l'écriture, sinon la synthèse des contradictions ? Et quand tu admets les contradictions d'une terre, c'est que tu admets ses incohérences. » « Naples est une bulle d'encre, poursuit-il. Les écrivains ne sont pas un frein pour la ville. Ils fossilisent son image, mais ce sont les institutions qui la font reculer », explique-t-il.

Le syndrome Gomorra

Désormais, dans le reste du monde, on ne regarde plus la cité parthénopéenne qu'à travers le prisme déformant du « Gomorrisme » : « Entre le livre de Roberto Saviano, Gomorra, qui a fait grand bruit et aujourd'hui, les romans, mais aussi les essais et les documentaires, ont perdu en qualité… Sur ce thème, l’offre est trop répétitive, je pense. Et finalement, le succès de ce livre a affaibli ce ‘Gomorrisme’, la pensée anti-mafia en général. »

« Naples est comme un grand immeuble, dans lequel chacun peut parler sa propre langue, vivre ses propres mésaventures »

De Silva rythme son discours par des expressions bien à lui, gesticule tout en expliquant : « Naples est comme un grand immeuble, dans lequel chacun peut parler sa propre langue, vivre ses propres mésaventures. C'est une somme de communautés, mais il n'en ressort pas un peuple transformé par cette cohabitation. » Il continue : « On est en relation avec d'autres pays avec la certitude de sa propre unicité, et on a tendance à tutoyer le reste du monde. On joue avec sa propre notoriété, et bien qu'on soit habitué aux autres, on se suffit à soi-même. »

Toute cette littérature n’a donc fait que renforcer les lieux communs, en particulier à l'étranger. Finalement, le film que Matteo Garrone a tiré du livre de Saviano, peut même faire craindre une certaine apologie de la Camorra. « Vu de l'étranger, cela a un coté exotique, explique De Silva en posant les mains sur le journal posé devant lui. Le thème de la mafia intrigue, comme un phénomène particulier d'un endroit lointain et différent. » Pourtant, au quotidien, la Camorra abandonne progressivement le contrôle du territoire pour se consacrer à des affaires plus ambitieuses. Et la conséquence, c’est que la délinquance de la rue en ressort renforcée et plus féroce…

(gomorra-lefilm.com)

Campanie de cellulose

Dès son premier ouvrage, La suivante (1999), puis dans Certains enfants (2001), Je veux regarder (2002), ou D'une autre chair (2004), l'auteur a décrit des lieux, construit des histoires autour d'états émotionnels. Dans son dernier livre, Je n'avais rien compris (2007, également traduit en espagnol et en allemand), « l'avocat Maître Mélancolique est en lutte contre le bonheur » : « C'est un homme entre deux âges qui essaie de vieillir sans trop devenir mauvais », poursuit l’auteur avec un soudain sérieux. 

Assis là pour l'interview, il pourrait me présenter un à un tous les hommes, les femmes, les gamins qu'il a racontés, pendant qu'il boit un café et remet ses lunettes. Il a devant lui le littoral de Céleste et Heller, à ses cotés un trottoir pavé sur lequel (sous quelques gouttes de pluie) Livio et Dorina pourraient se rencontrer. Et derrière lui, dans la grand-rue, il n'y a pas un personnage sorti de ses romans, mais des dizaines. Et Diego De Silva les suit du regard, avec la même lassitude qu'eux. Rosario est bien à Naples, sous sa Campanie de verre et de cellulose.