Style de vie

Des ponts trop loin

Article publié le 29 août 2014
Article publié le 29 août 2014

CaféBabel Strasbourg vous a présenté il y a quelques semaines le projet de deux jeunes strasbourgeois partis en Combi VW sur les routes d'Europe de l'Est. Nous ouvrons aujourd'hui nos colonnes au "Bulli Tour Europa" pour vous présenter Mostar. Bonne route !

Mos­tar compte une bonne ving­taine de ponts, de belles rives de part et d’autre de la Ne­retva, et de nom­breuses ins­ti­tu­tions cultu­relles. Idéa­le­ment si­tuée à la sor­tie des gorges qui re­lient la ré­gion à Sa­ra­jevo, au pied de belles mon­tagnes, la ville baigne dans le so­leil de ce début d’été. Le centre his­to­rique a été re­cons­truit après la guerre de 1993, au­tour du « Stari Most », le vieux pont d’où sautent des plon­geurs pour quelques marks bos­niens. Les tou­ristes y af­fluent et il y a de jo­lies cartes pos­tales « I Love Mos­tar » à chaque échoppe de la vieille ville. Pour­tant, Mos­tar est coupé en deux. « On nous a ra­conté que cer­tains ha­bi­tants n’avaient ja­mais tra­versé le pont, de toute leur vie » té­moigne un jeune gar­çon, dans la vieille ville. À l’ouest, les Croates, et à l’est les Bos­niaques : la ligne de front de 1993 qui longeait la rivière Neretva n'a pas disparu. 

A Mostar, tout existe en double : deux hô­pi­taux, deux clubs de foot, deux com­pa­gnies d’élec­tri­cité, deux sys­tèmes édu­ca­tifs… Pour ses quelque 80 000 ha­bi­tants, la ville compte quatre théâtres ! À cha­cun des deux côtés sa scène dra­ma­tique et son théâtre de ma­rion­nettes : un luxe bien au-des­sus des moyens de la ville.

Cha­cun chez soi

« C’est stu­pide d’avoir tout en double, à l’est et à l’ouest. On a be­soin de plus d’ar­gent que les États-Unis pour faire fonc­tion­ner notre ville, et on n’y ar­rive pas ! » ex­plique El­ve­din Ne­zi­ro­vic, di­rec­teur du Centre Pa­va­rotti, un lieu dédié la culture et à la for­ma­tion mu­si­cale. Il dé­plore le peu de moyens al­loués aux pro­jets mixtes, qui oeuvrent à ras­sem­bler les po­pu­la­tions. « Beau­coup d’ar­gent part pour des pro­jets assez in­utiles. De­vant le Centre Pa­va­rotti, vous pou­vez voir des tra­vaux de voi­ries, en ce mo­ment. Pourtant, on avait déjà des trot­toirs cor­rects ! La ville en re­fait d’autres, neufs, alors que beau­coup d’édi­fices sont tou­jours en ruine et que de mul­tiples pro­jets fé­dé­ra­teurs manquent de fonds pour voir le jour ! »

Depuis 2011, El­ve­din Ne­zi­ro­vic di­rige ce centre cultu­rel qui tente, en créant de pe­tits en­semble de mu­sique clas­sique ou des groupes de rocks, de ras­sem­bler les ha­bi­tants, au-delà de leur na­tio­na­lité. « Ça dé­plait for­cé­ment ! La culture per­met d’unir les gens, or ici les po­li­ti­ciens ne veulent pas de ce ras­sem­ble­ment. Dans leur tête, il faut ab­so­lum­ment res­ter sé­pa­rés. » À Mos­tar, le chô­mage et le clien­té­lisme n’ar­rangent rien : « Si vous êtes bos­niaque et que vous vou­lez un bon poste dans une en­tre­prise dont le di­rec­teur est croate, vous n’au­rez au­cune chance. Bien entendu, la ré­ci­proque est vraie. »

Une jeu­nesse ou­verte

Dans la cour du Centre Abra­se­vic, une par­tie de la jeu­nesse de Mos­tar se re­trouve au­tour d’un verre ou d’une pro­jec­tion de film, une fois la nuit tom­bée. Ce centre cultu­rel, dé­truit pen­dant la guerre a été re­cons­truit il y a une ving­taine d’an­nées, sur la rive ouest. De­puis un an, Vla­di­mir Coric en est le jeune di­rec­teur : « Nous mon­tons des expos, des concerts pour les jeunes de Mos­tar et peu nous im­portent les na­tio­na­li­tés de cha­cun. » Le centre em­ploie douze sa­la­riés et tra­vaille avec une ving­taine de bé­né­voles. « Nous es­sayons de créer des ponts dans les es­prits pour enfin re­lier les deux par­ties de la ville », ex­plique Vla­di­mir. D’ici quelques temps, le Centre Abra­se­vic de­vrait ou­vrir une au­berge de jeu­nesse, pour ac­cueillir da­van­tage de vi­si­teurs. « Pour des jeunes de pas­sage à Mos­tar, il n’est pas tou­jours évident de se rendre compte de ce qui se passe ici », nous confie Vla­di­mir.

En effet, selon le guide qui vous ac­com­pagne dans la ville, et selon la rive où vous vous trouvez, c’est une toute autre his­toire qui est ra­con­tée. Ici comme dans tous les Bal­kans, il n’existe pas une ver­sion com­mune des faits, mais une rude concur­rence des mé­moires entre voi­sins. En 2013, dans le quar­tier croate, la stèle à la mé­moire des com­bat­tants bos­niaques vic­times de la guerre, a été dé­truite à l’ex­plo­sif. « Nous de­vons tous nous sen­tir comme les ci­toyens de la ville, et non pen­ser en eth­nie ou na­tio­na­lité ! » dé­plore El­ve­din Ne­zi­rovic.

Qui tire les fi­celles à Mos­tar ?

Ranka Mu­te­ve­lic est la di­rec­trice du théâtre de ma­rion­nettes de la rive est, au-des­sus de la vieille ville bos­niaque. Elle veille de­puis plus de dix ans sur la col­lec­tion du théâtre, ins­tallée de­puis 1952 dans l’an­cienne sy­na­gogue de Mos­tar. En 1993, le théâtre a été dé­truit et une seule fi­gu­rine a survécu au dé­sastre. Elle se trouve au­jour­d’hui dans le bu­reau de la di­rec­trice. Ranka Mu­te­ve­lic re­grette qu’il n’y ait pas eu de fu­sion entre les deux théâtres pour le jeune pu­blic de la ville, ce qui aurait permis de grandes créa­tions, des équipes plus ef­fi­caces et des moyens plus im­por­tants. Pour­tant, les deux struc­tures étaient d’ac­cord pour s’unir : « En 2008, un re­pré­sen­tant de l’Union eu­ro­péenne est venu à Mos­tar. Il a in­ter­rogé les deux théâtres et a né­go­cié avec cha­cun de nous pour que nous fu­sion­nions en une seule ins­ti­tu­tion. Nous pen­sions qu’il était primor­dial de mu­tua­li­ser nos moyens. Le re­pré­sen­tant de l’Union européenne a ré­digé un pro­to­cole qu’il a en­voyé au maire de Mos­tar. Cela fait six ans que nous n’avons au­cune nou­velle. C’est un réel pro­blème po­li­tique qui di­vise la ville ; les ha­bi­tants vou­draient vivre en­semble de façon normale, mais les po­li­tiques at­tisent les haines. »

Un sym­bole à faire vivre

Entre les murs de l’an­cienne sy­na­gogue, le met­teur en scène bul­gare Todor Valov s’ac­tive de­vant la com­pa­gnie per­ma­nente du théâtre. Il y est en ré­si­dence et monte « Un cœur de pierre », une pièce du ré­per­toire al­le­mand. À la pause, il nous re­joint à côté de la scène où gisent les ma­rion­nettes, sou­dain in­ani­mées. « La ville est di­vi­sée en rai­son de pro­blèmes iden­ti­taires mais je sais que les théâtres ont des re­la­tions entre eux », ex­plique-t-il.

« Les di­rec­teurs sont at­ten­tifs aux pre­mières qui se donnent res­pec­ti­ve­ment des deux côtés, et ils s’y dé­placent. Le sym­bole de cette ville est le vieux pont qui fut dé­truit en 1993. À pré­sent re­cons­truit, il de­vrait peut-être enfin ras­sem­bler les ha­bi­tants de Mos­tar. C’est à ça que doit ser­vir la culture et le théâtre : à ras­sem­bler les gens au-delà des iden­ti­tés », conclut Todor Valov.

Cet ar­ticle fait par­tie d'une série de re­por­tages réa­li­sés dans le cadre du pro­jet "Bulli Tour Eu­ropa" dont Ca­fe­ba­bel Stras­bourg est par­te­naire. Pour dé­cou­vrir d'autres ar­ticles ren­dez-vous sur (www.​bul­li­tour.​eu). Cré­dit photo : "Bulli Tour Eu­ropa"