Style de vie

De Erasmus à Easy Jet : comment je suis devenue Européenne

Article publié le 15 septembre 2014
Article publié le 15 septembre 2014

Française ou Allemande ? Parisienne ou Berlinoise ? Il n’est pas nécessaire de venir d’un milieu mixte pour ne pas avoir de réponse évidente concernant ses origines. Mais pourquoi une vie en mosaïque devrait être une source de confusion ? Comment ma quête personnelle d’identité est-elle devenue un sujet d’émerveillement et de fierté ?

Au milieu de l’agitation et du remue-ménage d’un rendez-vous de début de soirée, de jeunes gens au look d’artistes échangent des salutations, des cartes professionnelles, se font la bise, et bavardent gaiement avec un verre de vin et des biscuits sur les trottoirs parisiens. Dans ce genre de situation la question que j’aime et redoute en général, me sera rapidement posée : « D’où viens-tu ? » Ce qui devrait être évident devient souvent une suite de questions et de réponses au bout desquelles je gagnerai l’étiquette soit « de la Française pas vraiment française », soit de « l’Européenne connaissant bien le monde qui parle beaucoup de l’Inde », ou encore « de l’Allemande qui a l’air si Française ». Bien que la résolution de cette énigme transculturelle puisse être intéressante, et quelquefois hilarante avec du vin et des amuses gueules, elle est plus qu’un jeu désinvolte de devinettes.

Combien de maisons pour une identité ?

Peu importe ton lieu de naissance, tu possèdes, parmi d’autres choses, une langue maternelle, des souvenirs d’enfance de programmes TV, tu as certaines préférences culinaires, une éducation scolaire spécifique et différentes bizarreries sociales. C’est comme Sendung mit der maus (héros germanophone d'une émission pour enfants, ndlr) ou le Bordeaux et ton sens de l’humour – ou son absence. Mais que se passe-t-il si tu déménages pour vivre à l’étranger, étudier dans différentes universités et si tu ajoutes d'autres langues à ton répertoire, ou bien si tu tombes amoureux d’une personne étrangère ? « Eh bien, là c’est un peu plus compliqué ». Tim Mac An Airchinnigh est né à Dublin et fait aujourd’hui son doctorat au sein d'une université parisienne. Il remue le sucre qu’il vient de mettre dans son café alors que je lui demande son opinion sur le concept de l’origine, de l’appartenance et du « sentiment d’être Européen ».

Après des étapes prolongées à Londres, en Suisse et en Australie, il se sent un peu divisé entre la France et l'Irlande : « Je pense que beaucoup d’émigrés s’identifient par la sensation éprouvée au retour dans leur pays qui semble de plus en plus étranger. Nous ne savons plus comment les nouveaux bus fonctionnent, qui sont les célébrités locales, nous ne connaissons plus le prix des boissons et des produits alimentaires. » Tim retourne assez souvent à Dublin, mais actuellement, il est très heureux à Paris, sa deuxième maison. Il évoque la culture unique du café, la délicieuse nourriture, le vin et le sentiment voluptueux d’être blasé un dimanche en fin d’après-midi. L’identité de Tim s’est formée en grande partie en Irlande, puisqu’il a déménagé en France à vingt ans, mais aujourd’hui Paris et ses innombrables petits cafés et brasseries lui donnent l’impression d’être chez lui.

Des nouveaux Européens à l'Euro-génération

En déambulant le long du canal Saint- Martin, nous nous frayons un chemin dans une foule d'amateurs d'art. Sladjana Perkovic sourit par inadvertance quand je lâche ma question sur son origine : « Quand je parle français, on me demande souvent d’où je suis. Avant j’expliquais mes origines, mais maintenant je ne suis plus d’humeur pour le faire. Alors je dis que je suis Française, mais que le français n’est pas ma langue maternelle. » Née à Banja Luka, une ville du nord-ouest de la Bosnie, Sladjana est arrivée à Paris à l’âge de vingt ans pour étudier la politique et la communication. Après 7 ans passés dans la capitale, elle est devenue une adorable incarnation de la quintessence du chic parisien. Pas seulement d’ailleurs, puisqu’elle est citoyenne française depuis un an. Alors que nous nous arrêtons pour regarder une création artistique -  une boule de glace suspendue qui fond doucement dans les eaux chatoyantes du canal – Sladjana m’explique que pour elle la France ne représente pas du tout un pays étranger. « J’ai deux maisons : une à Paris et une autre à Banja Luka. Je me sens à la fois française et bosniaque, mais quand je suis à l’étranger je me sens européenne. »

Ces dernières années, le nombre de jeunes qui, comme Sladjana, se sentent « Européens » en deuxième nationalité, n’a cessé d’augmenter. Des études internationales comme Youth and European Identity Project, (projet réalisé entre 2001 et 2004), initiées par des chercheurs de différentes universités européennes, ainsi qu’un sondage plus récent Eurobarometer sur les News Europeans (2011), ont démontré qu’un nombre croissant de jeunes de moins de 25 ans s’identifie comme Allemand, Tchèque, ou Français ainsi qu’Européen. La liste des sages-femmes qui ont vu naître cette Euro génération est longue, Erasmus, Schengen et Easy Jet sont parmi les plus largement citées. Mais, ce ne sont pas seulement les facilités administratives, l’augmentation des prêts étudiants et les billets d’avion moins chers qui en sont les causes. Se sentir Européen c’est aussi une ouverture d'esprit, de la curiosité, une capacité d'adaptation et une passion pour les autres cultures.

Une identité européenne à multiples facettes

Comme cette notion s’amplifie, nous nourrissons cette image de « jeunes européens », jusqu’au point où nous ne pouvons plus nous définir uniquement comme Irlandais, Bosniaques ou Allemands. Cette transformation se fait en douceur, le plus souvent en remodelant notre comportement social. La coutume française de se faire la bise dans de nombreux contextes sociaux est seulement un exemple parmi d’autres. Le langage fait aussi partie du développement de cette personnalité subtilement orchestrée. Les facettes de notre nouvelle personnalité deviennent plus évidentes  au fur et à mesure que nous parlons couramment une autre langue, et que nous pensons et rêvons dans cette langue. Trois expressos plus tard, nous sommes toujours assis dans le même café. Je demande à Tim s’il a déjà souffert de désordre de personnalités multiples à cause des différentes langues qu'il emploie.

En souriant, Tim le confirme. « Oui c’est exact et très bizarre. Je pense que c’est seulement quand nous atteignons un bon niveau dans une langue étrangère que nous réalisons que nous avons développé parallèlement une nouvelle identité. Mais quel que soit notre niveau, il nous manquera toujours la nuance que l’on a dans sa langue maternelle et cela rendra notre personnalité étrangère plus émoussée, plus audacieuse, avec un sens de l’humour complètement différent. » Tim parle anglais, gaélique et français et quelquefois il se demande quand son moi français va émerger. Mais il ne voit pas cela comme un danger, il apprécie pouvoir jongler entre ces langues. Sladjana est également d’accord sur le fait que sept ans passés en France l’ont beaucoup changée. Nous marchons du canal vers la Place de la République, où une installation d’une artiste japonaise Fujiko Nakaya enveloppe les passants d’un doux brouillard. Sladjana pense à déménager. Nous percevons à peine les silhouettes des nombreux Parisiens qui déambulent dans le brouillard, en riant très fort.

Moins de politique, plus de passion

Nous sommes peut-être des privilégiés au vue de notre milieu social, de notre éducation et des opportunités qui nous ont été offertes. Pourtant, s’identifier comme Européen devient de moins en moins élitiste. C’est plus souvent un choix de vie géographique qu’une devise politique. Bien sûr, nous savons que nous devons notre nouvelle liberté à l’Union européenne, mais cela relève davantage d'un choix personnel. Ce n’est pas un secret, l’Europe a davantage besoin de passion que de politique. Moins de paperasserie, plus de biscuits. Une fois de plus, nos avons échangé nos visions de l’Europe lors d’une excursion dans notre café parisien préféré, pendant une année d’échange à Dublin ou une soirée à Banja Luka.

Je me trouve sur le trottoir d’une autre capitale, une bière à la main. Encore une fois, j’attends la question qui va tomber : « D’où es-tu ? ». Mais étonnamment, je constate que je commence à faire face à ces quatre petits mots avec moins de crainte. Sans trop simplifier ni me perdre dans d'obscures généralités, je m’embarque dans une discussion sur mon milieu culturel, les endroits où j’ai vécu et où je vis aujourd’hui, heureuse de jongler avec mes identités européennes – et celles des autres. Oui, je suis Allemande. Et oui, je me sens Française. Je vis souvent à Paris, mais vous pouvez aussi me voir à Londres, Berlin, Delhi, ou même Melbourne. Je suis une amoureuse des villes, une fan de l’Asie, une accro aux cultures étrangères, et je suis définitivement Européenne.

Cet article a été publié à l’origine dans Special Edition 2014 du magazine européen en ligne Europe&Me. Les droits appartiennent à l’auteur et à Europe&Me.