Style de vie

Cracovie : t'as le look coco

Article publié le 11 avril 2014
Article publié le 11 avril 2014

2014 est une année symbolique pour la Pologne : 10 ans qu’elle a rejoint l’UE et 25 depuis la chute du mur de Berlin. Mais à Cracovie, une douzaine de Crazy Guides propose encore au touriste une immersion dans l'ère socialiste, entre Trabant qui tousse et distilleur à vodka. Peut-on utiliser  le côté sombre de l’histoire polonaise pour divertir les touristes ? Reportage.

La Tra­bant se se­coue, grogne et tousse, lut­tant le long de la grande route qui mène de la vieille ville de Cra­co­vie au quar­tier so­cia­liste de Nowa Huta. Rien n’a l’air d’être stable dans cette voi­ture, faite en ma­jo­rité de plas­tique, avec un mo­teur de 26 che­vaux et une sus­pen­sion pour vélo. Mal­gré l'in­con­fort, nom­breux sont les tou­ristes prêts à dé­pen­ser quelques zlo­tys pour faire un tour en chi­gnole. Pour­quoi ? Parce que cette « fusée so­cia­liste » fait par­tie d'une ex­pé­rience com­mu­niste bien par­ti­cu­lière, of­ferte par la com­pa­gnie Crazy Guides.

Back in the URSS

Pen­dant que l’Ukraine fait en­core la gi­rouette entre l'Est et l'Ouest, la Po­logne a choisi son camp voilà 10 ans en re­joi­gnant l’Union eu­ro­péenne. Mais après une dé­cen­nie sous l'égide de Bruxelles,  la fierté na­tio­nale po­lo­naise est tou­jours l’une des plus fortes d'Eu­rope. Une fierté ar­dem­ment dé­fen­due par une gé­né­ra­tion âgée pour la­quelle l’idée d’une or­ga­ni­sa­tion su­pra­na­tio­nale rap­pelle sur­tout les 40 dures an­nées pas­sées en tant que sa­tel­lite de l'Union so­vié­tique. Les son­dages montrent aussi que 60% des Po­lo­nais se consi­dèrent en­core comme « seule­ment Po­lo­nais », que 35% se disent « d’abord Po­lo­nais, en­suite Eu­ro­péens » et que seule­ment 4% se sentent en pre­mier lieu Eu­ro­péens. Dans le même temps, une autre étude ré­cente sou­ligne qu’un Po­lo­nais sur trois sou­tient l'éco­no­mie de mar­ché en lieu et place d'une éco­no­mie cen­tra­li­sée, pivot struc­tu­rel de l’ère so­cia­liste. Enfin, le même nombre dé­clare que l’in­tro­duc­tion de l’euro au­rait des consé­quences né­ga­tives sur le de­ve­nir du pays.

3 VOD­KAs PAR JOUR

Si cer­tains Po­lo­nais rêvent de so­cia­lisme, des tou­ristes dé­si­rent car­ré­ment re­vivre l'époque. Un matin bru­meux et froid de mars, Jurek - membre des « Guides Fous » donc - conduit Alice et Simon de New­castle, en An­gle­terre, dans sa Tra­bant jaune, cou­verte de fleurs mul­ti­co­lores. Pre­mier arrêt à Nowa Huta dans un res­tau­rant ap­pelé Sty­lowa, centre cultu­rel du quar­tier. Un des ha­bi­tués ac­coudé au bar écluse déjà sa pre­mière bière, après s'être jeté trois vod­kas plus tôt dans la ma­ti­née. Les deux femmes der­rière le bar par­tagent vo­lon­tiers un ou deux shots, pen­dant que le client at­tend gé­né­ra­le­ment assez long­temps. À l’une des tables, en face d’une pe­tite sta­tue de Lé­nine, Jurek ré­sume la pé­riode 45-89 de la Po­logne. Le jeune homme, qui n'a pas connu le so­cia­lisme, illustre le tout avec des pho­tos de pro­pa­gande et des his­toires que lui ont ra­con­tées ses grands-pa­rents et ses pa­rents.

On y ap­prend que Nowa Huta, com­plexe si­dé­rur­gique, a été construit par l’URSS dans les an­nées 1950 pour ses ou­vriers. Vé­ri­table « pièce de ré­sis­tance » du gou­ver­ne­ment so­cia­liste de l'époque, le site a aussi été un puis­sant outil de pro­pa­gande. Dans ce quar­tier, il reste de l'époque ces grandes ave­nues avec des noms dif­fé­rents, et de nom­breux bâ­ti­ments re­cou­verts de pous­sière grise, à cause des usines et de leurs fu­mées. Cet en­droit, les Cra­co­viens ne le fré­quentent pas par­ti­cu­liè­re­ment, mais nos Crazy Guides ont bien com­pris que, de­puis 10 ans, c'était ce que les tou­ristes vou­laient voir de Cra­co­vie. Leur bro­chure, que l’on trouve dans presque tous les hô­tels et les bars de la ville, parle elle d'« une vi­site culte pri­vée », « du ca­deau de Sta­line à Cra­co­vie » et « du bon vieux temps ». Jakub, co­or­di­na­teur des Crazy Guides ex­plique : « le thème com­mu­niste est très at­ti­rant et il n’y a pas beau­coup de lieux comme Nowa Huta dans le monde. Nos guides funky et en­thou­siastes y ajoutent en plus une touche per­son­nelle. » En 2004, lors de la créa­tion de la so­ciété, un seul homme s’oc­cu­pait de tout. Au­jour­d'hui, les fous se comptent à la dou­zaine.

« PAS DE CONNE­RIES »

Simon et Alice ont dé­cidé de vivre l'ex­pé­rience parce qu'elle leur  sem­blait « amu­sante et un peu dif­fé­rente ». Perso, Simon ajoute que c'est la Tra­bant, « très at­ti­rante », qui lui a fait sau­ter le pas. Le gar­çon  a de la chance. Sur de­mande, il est pos­sible de conduire la voi­ture en em­prun­tant une route dé­serte dans la forêt. Cela fait par­tie des bonus de la vi­site, comme cet ap­par­te­ment que Jurek pro­pose à son « groupe » et qui consti­tue le propre musée des ha­bi­tants de Nowa Huta. Meu­blé uni­que­ment dans le style vin­tage des an­nées 50 et 60, le lieu est comme ha­bité par les oc­cu­pants de l'époque. Un jour­nal de ce temps là traîne sur la table basse en bois et dans la cui­sine, la bouilloire re­pose sur la cui­si­nière. Le dis­til­la­teur à vodka dans la bai­gnoire finit de dé­fi­nir l’am­biance.

Im­pres­sion­nés, Simon et Alice touchent à tout, ouvrent des pla­cards, contemplent la déco. La plu­part des tou­ristes sont Eu­ro­péens, pré­cise Jurek, ses com­pa­triotes y viennent ra­re­ment. D’après lui, Nowa Huta n’a pas bonne ré­pu­ta­tion  au sein de la po­pu­la­tion po­lo­naise qui ne se fait pas trop d'illu­sions sur l'in­té­rêt de l'en­droit. Et voilà que c'est comme si tout cela de­ve­nait po­li­ti­que­ment in­cor­rect. Pro­fi­ter de ce côté sombre de l’his­toire po­lo­naise est-il ac­cep­table ? « Nous avons eu des cri­tiques, ré­pond Jakub. Mais en gé­né­ral cela vient des gens qui n’ont au­cune idée de ce que nous mon­trons et ra­con­tons sur le tour. De l’ex­té­rieur, on pour­rait avoir l’im­pres­sion que nous glo­ri­fions le com­mu­nisme. Mais nous es­sayons de ne pas être trop po­li­tiques et tant que nos guides ne font pas de conne­ries, ils peuvent don­ner leur propre opi­nion. Leurs his­toires doivent se li­mi­ter à l’as­pect so­cial de l’ère so­cia­liste, qui fait par­tie de notre mé­moire col­lec­tive. »

« Je pen­sais sur­tout aux An­glais qui en­terrent leur vie de gar­çon »

L’iden­tité po­lo­naise n'est-elle seule­ment for­mée que par un as­sem­blage de pé­riodes dif­fé­rentes où sept siècles de grand em­pire et quatre dé­cen­nies de so­cia­lisme se toisent ? Selon Alice et Simon, c’est jus­te­ment ce contraste qui rend une ville comme Cra­co­vie si in­té­res­sante. « Quand je pen­sais à la Po­logne, je pen­sais sur­tout à tous les An­glais qui sont venus ici pour en­ter­rer leur vie de gar­çon, dit Alice. Dé­sor­mais je sais qu’il y a tel­le­ment de choses à voir, que nous n'au­rons ja­mais assez de temps pour tout dé­cou­vrir. » La ques­tion est aussi celle de sa­voir si l’image de Nowa Huta fait de l’ombre à l’autre côté de Cra­co­vie, la ville des rois ? Simon hé­site.  « En fait, j’ai­me­rais pen­ser que dans quelques an­nées je me sou­vien­drai des ces deux as­pects de Cra­co­vie. Mais pour être hon­nête, je pense que mon sou­ve­nir sera plu­tôt as­so­cié à la vieille ville. C’est plus pit­to­resque. » Les Crazy Guides, quant à eux, pensent « ex­por­ter le concept dans une autre par­tie de la ville ». Et Jakub de conclure : « la vé­rité, c'est que notre force ré­side plus dans nos hi­stoires per­son­nelles que dans le vieux quar­tier so­cia­liste ».

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à cra­co­vie et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet « EU-to­pia Time to Vote » ini­tié par ca­fé­ba­bel en par­te­na­riat avec la fon­da­tion Hip­po­crène, la Com­mis­sion eu­ro­péenne, le Mi­nis­tère des Af­faires étran­gères et la fon­da­tion EVENS. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la Une du ma­ga­zine.