Style de vie

Cracovie : à la mode du made in Pologne

Article publié le 19 mai 2014
Article publié le 19 mai 2014

En Po­logne, les jeunes omettent de se va­lo­ri­ser, pré­fé­rant gé­né­ra­le­ment le faire hors de leurs fron­tières. Une ten­dance qui ne se confirme plus. À Cra­co­vie, le pro­jet Idea­Fix, un concept store dans le­quel sont ven­dus des ob­jets conçus par des Po­lo­nais, an­nonce la couleur. Reportage dans un monde qui change.

Cra­co­vie est une ville de contrastes. Grise au pre­mier abord, mais aux re­coins cha­leu­reux. Un lieu se­coué par l’His­toire ré­cente qui tente de s’adap­ter avec cé­lé­rité à un sys­tème qui ar­rive à contre­temps. Au-delà des li­mites de Rynek Główny, l’idyl­lique place cen­trale qui sup­porte les pié­ti­ne­ments de mil­liers de tou­ristes, nous al­lons à la ren­contre d’une ville qui ne s’ef­force pas de sé­duire les vi­si­teurs, mais de les conqué­rir len­te­ment, sa­chant qu’ils fi­ni­ront par cra­quer. Les im­meubles ana­chro­niques, sales et mal en­tre­te­nus, ré­clament à cor et à cri une ré­fec­tion, bien qu’ils cachent en leurs rez-de-chaus­sée des lieux que nous pour­rions aussi bien dé­cou­vrir dans l’un de ces quar­tiers à la mode d’une grande ca­pi­tale. Cette réa­lité re­flète le ca­rac­tère des ha­bi­tants. Mé­fiants, dis­tants, froids au pre­mier abord. Puis ai­mables, ac­cueillants et ave­nants. Le vieux quar­tier juif de Ka­zi­mierz est de­venu l’un des en­droits les plus fré­quen­tés par les jeunes de la ville. Les rues re­gorgent d’une my­riade de bou­tiques, de bars et de di­vers lieux où jaillit la créa­ti­vité. Une am­biance qui contraste avec l’his­toire triste et dé­ca­dente qui se res­sent dans chaque re­coin du quar­tier. Au sein de cet éco­sys­tème, nous pé­né­trons dans le siège d’Idea­Fix, au nu­méro 7 de la rue Bocheńska. Un concept store qui n’obéit qu’à un seul prin­cipe.

« Only Po­lish De­sig­ners »

« Only Po­lish De­si­gners ». C'est sur la fa­çade en briques grises de l’im­meuble que l'on peut lire l’unique loi qui régit l’uni­vers d’Idea­Fix. Une fois à l’in­té­rieur, en re­vanche, rien ne semble sor­tir de l’or­di­naire. D’un coup d’œil, on dé­couvre un lieu spa­cieux, dé­coré avec goût, et dont la créa­ti­vité s’ex­prime sous di­verses formes. Beau­coup de vê­te­ments, mais éga­le­ment des ac­ces­soires, des disques, des films et di­vers bi­joux fan­tai­sie com­posent cet en­droit. Sur le sofa de l’en­trée, Magda, une jeune femme d’une ving­taine d’an­nées vêtue d’un en­semble pro­ve­nant du concept store, m’offre son aide. Lorsque je lui ex­plique que je sou­hai­te­rais faire un re­por­tage sur ce pro­jet, elle me donne ren­dez-vous avec Anna, la gé­rante d’Idea­Fix, le len­de­main.  

À l’heure pré­vue, je ren­contre une jeune femme vêtue soi­gneu­se­ment, aux yeux clairs, par­fai­te­ment en adé­qua­tion avec son en­vi­ron­ne­ment. Un mi­mé­tisme total. Elle me ra­conte com­ment l’aven­ture a com­mencé, en 2009, sans autre am­bi­tion que celle de pro­po­ser un lieu « où les gens créa­tifs de Cra­co­vie peuvent ex­po­ser leur tra­vail ». Son ini­tia­tive ré­pond à la de­mande na­tu­relle d’une ville à la grande ef­fer­ves­cence ar­tis­tique. « Il y a de nom­breux ar­tistes de Cra­co­vie aux­quels j’offre l’op­por­tu­nité de pou­voir mon­trer leurs œuvres », dit-elle. Dans ce lieu y sont or­ga­ni­sés des confé­rences, des ex­po­si­tions, des ses­sions de pein­tures, des ate­liers et d’autres ac­ti­vi­tés per­met­tant aux ha­bi­tants d’être en contact avec les ar­tistes. Le pro­jet com­mence à s’agran­dir, des de­si­gners de tout le pays sou­hai­tant y prendre part. 

Lorsque je lui de­mande ce que doit faire un ar­tiste pour ex­po­ser son tra­vail ou vendre ses créa­tions à Idea­Fix, la ré­ponse fuse. « N’im­porte quel créa­teur peut nous contac­ter et nous en­voyer son port­fo­lio. Nous re­cher­chons avant tout de l’ori­gi­na­lité. Nous ne nous conten­tons pas de vendre, mais éga­le­ment d’of­frir un pro­duit avec une va­leur ar­tis­tique. Nous ne sui­vons pas la mode », af­firme Anna sans sour­ciller. Les pro­duits aux­quels elle fait ré­fé­rence vont des vê­te­ments aux tables et aux lampes, en pas­sant par les disques et films de jeunes ar­tistes. « Nous ai­mons pro­mou­voir de jeunes ta­lents mu­si­caux qui n’ont pas l’ar­gent pour pou­voir dis­tri­buer leur tra­vail. En ce qui concerne les films, nous ven­dons ceux que nous consi­dé­rons comme étant pré­cieux. Nous sommes des dé­cou­vreurs de ta­lents : si les ar­tistes peuvent nous contac­ter, nous al­lons éga­le­ment à leur ren­contre, nous re­cher­chons une nuance créa­tive dif­fé­rente », ajoute-elle. La seule condi­tion à res­pec­ter pour qu’un objet puisse pé­né­trer dans ce musée de la créa­ti­vité est qu’il soit né de l’es­prit d’un ci­toyen po­lo­nais.  

In­vERSER LA TEN­DANCE

Il ne s’agit pas de fer­mer la porte aux étran­gers, mais de fa­vo­ri­ser ses com­pa­triotes en les ex­po­sant dans un lieu ap­pro­prié. Une sorte de dis­cri­mi­na­tion po­si­tive afin de ré­cu­pé­rer l’es­time per­due de­puis trop long­temps. « La Po­logne compte beau­coup de gens créa­tifs, qui conçoivent des œuvres de qua­lité, au même titre que les de­si­gners du reste du monde en­tier. De nos jours, à l’heure d’In­ter­net, nous pou­vons ache­ter des pro­duits fa­bri­qués à l’autre bout de la pla­nète. Nous ai­mons va­lo­ri­ser ceux qui sont ici, et qui sont bons dans ce qu’ils font », ex­plique Anna, ten­tant de jus­ti­fier une dé­ci­sion qui pour­rait être per­çue comme sec­taire. À Idea­Fix, il ne s’agit pas seule­ment de vendre des mar­chan­dises, mais éga­le­ment de vendre la va­leur de ce qui est fa­bri­qué en Po­logne

Il y a quelques an­nées, les jeunes pré­fé­raient por­ter des vê­te­ments créés par des de­si­gners étran­gers. Do­ré­na­vant, les créa­teurs po­lo­nais dictent la mode. « Nous ne di­sons pas que ce que nous fai­sons est meilleur, mais que c’est aussi bien que le reste », pré­cise la gé­rante du ma­ga­sin. « La chute du com­mu­nisme a en­gen­dré une fré­né­sie pour les pro­duits oc­ci­den­taux », ajoute-elle. Dé­sor­mais la ten­dance s’est in­ver­sée. Le « made in Po­logne » est plus ven­deur. 

Un dé­filé pour se va­lo­ri­ser

Le salon de beauté est plein à cra­quer. Les gens pré­sents ici boivent des cock­tails que le bar­man leur a pré­pa­rés, en at­ten­dant le début des fes­ti­vi­tés. Anna nous in­vite à l’un des dé­fi­lés dans le­quel sera dé­voi­lée la nou­velle col­lec­tion de quelques marques du ma­ga­sin. 

« Vous êtes aussi des blo­gueurs ? », nous de­mande Lau­ren Luxen­berg. Cette Ca­na­dienne spé­cia­liste de la mode, au­teure du blog Style Sa­vage, est venue vi­si­ter Cra­co­vie avec une amie. Elle a trouvé le nom d’Idea­Fix dans un guide de la ville et a vi­sité le ma­ga­sin. « Nous sommes ve­nues ache­ter des vê­te­ments et Anna nous a in­vité au dé­filé », nous ra­conte-elle. L’équipe d’Idea­Fix sait vendre son pro­jet. De nom­breux guides et re­vues in­ter­na­tio­nales, du Japon aux pays scan­di­naves, com­mencent à évo­quer une bou­tique de Cra­co­vie sur la­quelle on peut pa­rier les yeux fer­més que les pro­duits ont été conçus à do­mi­cile. Voilà qui prouve que, sur le plan créa­tif, la Po­logne peut être l’égale des autres.

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à Cra­co­vie et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet « EU-to­pia Time to Vote » ini­tié par ca­fé­ba­bel en par­te­na­riat avec la fon­da­tion Hip­po­crène, la Com­mis­sion eu­ro­péenne, le Mi­nis­tère des Af­faires étran­gères et la fon­da­tion EVENS. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la Une du ma­ga­zine.