Style de vie

Aux confins de la Norvège avec moins de 40 euros

Article publié le 16 mai 2015
Article publié le 16 mai 2015

Qui aurait pu imaginer que je camperais sur la plage, que je descendrais dans la caverne d’une sorcière, que je dormirais sur le canapé d’un réfugié, que je nettoierais  les fesses de 30 poulets, qu'un bus scolaire me prendrait en stop, que je regarderais du haut de falaises de 604 mètres et que je passerais trois semaines en Norvège avec moins de 40 euros ?

Je glisse dans la neige. Le froid pénètre à travers les trous de mes vieilles chaussures de sport, et la pluie m’a déjà trempée. Mais je chante à tue-tête et j’invente une chanson pour implorer la montagne de nous laisser en vie pour descendre. Nous avons grimpé ce chemin trop tard, en sachant que les conditions météorologiques pouvaient se détériorer rapidement. Quand nous avons débuté l’ascension à 15 heures, les derniers visiteurs descendaient des falaises, équipés de vêtements imperméables, de bâtons de randonnée et pour certains, de raquettes. Nous avions l’air misérable avec nos sacs et la tente aussi trempés que nous. Julian marche derrière moi et crie : « Tu es folle, Ronja ! ». En essayant de hurler plus fort que le vent, je réponds : « Oui, mais heureuse ! ».

Cela semble être la devise de notre voyage – fou, incroyable, enchanté. 

À notre arrivée, nous n’avions aucune idée de la Norvège à part des souvenirs de fjords et des forêts. Au Royaume-Uni, j’avais échangé 100 £ en couronnes norvégiennes, c’était tout ce que nous avions pour tout le voyage. Ce qui était rassurant, c’est que Julian avait l'habitude de voyager à moindre frais. Après avoir quitté son domicile au Mexique, il a voyagé au Royaume-Uni et en Irlande pour 6 mois. Nous nous sommes rencontrés au pays de Galles.

Hospitalité sous la neige

Notre voyage a débuté près de la frontière suédoise. Nous faisons du stop. Après la tempête de neige de la nuit dernière, les conditions routières sont mauvaises. Alors que je ne sais plus quel vêtement rajouter, un Norvégien assez âgé s’arrête pour nous offrir la première avancée du voyage.

Malgré ce mauvais départ, nous avons finalement voyagé le long de la côte sud de la Norvège avec l’aide d’étrangers, ne payant que deux traversées en ferry et un peu de nourriture. Nous avons la plupart du temps dormi sur les canapés de nos hôtes et choisi nos destinations au hasard. L’un de nos premiers hôtes est un journaliste érythréen qui nous fait découvrir la nourriture de l’Afrique de l’Est et une cérémonie traditionnelle avec des amis autour du café. Notre rencontre se termine quelques jours plus tard dans une ville du sud, où il rend visite à un ami et nous invite à rester jusque-là. Nous sommes surpris et reconnaissants d’avoir un aperçu inattendu de la vie nomade africaine au beau milieu de la Scandinavie. L’auto-stop devient de plus en plus facile lorsque nous atteignons les autoroutes du sud – c’est souvent la première personne à qui nous demandons dans une station-service qui nous prend, on a l’impression de voler au-dessus du pays. Bien que nos chauffeurs se plaignent souvent des autoroutes interminables, pour nous ce n’est qu’une promenade pittoresque. Peu à peu, notre image de la Norvège se complète. Nous voyons de petites villes côtières qui sont visitées en été par les touristes venant d’Oslo et nous découvrons les traces qu’une région sauvage a laissées dans le cœur de beaucoup de personnes. Presque tout le monde fait du ski, de la randonnée, pêche ou chasse et on nous dit qu’en été la plupart des gens au bord des fjords et des rivières se servent de leurs bateaux à la place de leur voiture. Pendant nos randonnées, nous découvrons des terres vierges derrière les collines, des lacs isolés entourés de marécages où nous suivons les traces des élans.

Les poules de Pâques.

À Pâques, je me retrouve dans un poulailler. Avec Julian, nous avons décidé d’être bénévole dans une ferme en échange de nourriture et d’un toit, et les poulets ont besoin d’un sérieux nettoyage. Aussi, je me retrouve à tenir majestueusement les poules par les pattes pour nettoyer leur derrière incrusté d’excréments et de poux. Ce qui me console, c’est d’observer les agneaux nouveau-nés et les poussins. En plus, le paysage est magnifique. L’après-midi nous randonnons, un jour nous sommes descendus dans la grotte où la dernière sorcière norvégienne s’est cachée avant d’être brûlée.

Après une semaine dans un endroit, nos pieds nous démangent et nous sommes prêts à reprendre la route. Nous quittons la ferme dans les brumes matinales. Seul le chant lointain d’un oiseau et le bruit du bâton de Julian sur l’asphalte pénètre l’air dense et humide, quelquefois rejoints par le bourdonnement des mâts à haute tension. Des arbres sombres, une goutte tombe quelquefois d’une branche et me chatouille le front. Je raconte un conte allemand sur des elfes qui portent des enfants dans la brume sylvestre quand un véhicule s’arrête. C’est un bus scolaire et le chauffeur me propose – si j’ai bien compris en norvégien – de nous déposer en ville. Quinze minutes plus tard, nous sommes dans la vallée parmi les enfants qui se précipitent à l’école.

Après deux heures de marche pour rejoindre un endroit et faire du stop sur l’autoroute - sans déjeuner à part une petite boîte de saumon qu’un hôte nous a donnée - nos esprits sont sereins. Sauf quand nos chants éclatent pour casser le silence de la montagne. Quand nous arrivons à l’espace restaurant près de l’E39, il est presque désert. Une seule voiture se dirige dans notre direction conduite par une jeune femme de vingt ans qui n’a jamais pris d’auto-stoppeur . Je lui demande de nous prendre, elle répond : « Je ne suis pas sûre. Je suis un peu sceptique à l'idée d'avoir des étrangers dans ma voiture ». Nous discutons un moment, et je promets que nous allons bien nous comporter. Dix minutes plus tard, la glace est rompue. Malgré sa première réserve, nous oublions bientôt que nous sommes étrangers, nous parlons de foot, des échecs et de l’industrie pétrolière. Quand je parle de musique norvégienne, elle appelle un ami qui fera une compilation d’artistes populaires dont nous n’avons jamais entendu parler et nous conseille sur ce qu’il y a à faire quand nous arrivons à Stavanger.

Des plages ? En Norvège ?

Après nous avoir déposés à quelques kilomètres à l’est de la ville, Rune nous prend. Il est ingénieur et travaille sur la qualité de l’eau en Norvège (c’est évidemment un super job) et il est probablement une espèce d’ange gardien. Lorsqu’il entend que nous prévoyons de prendre le ferry pour Haugesund sans avoir visité Stavanger, il s’écrie : « Mais, vous n’avez pas vu les plages, la ville, les falaises ! ». En fait, nous n’avons aucune idée sur la région et il s’arrange rapidement pour changer nos projets. Sur la route du centre-ville, il nous montre une colline avec un bunker et nous explique l'idée : « Bon, je vous donne mon numéro de téléphone et vous allez visiter la ville. Quand je rentre, je vous appelle et je vous conduis à la plage ». Nous restons sans voix mais j’arrive à lui demander de laisser nos bagages dans la voiture pendant notre visite. Lorsqu’il répond : « Bien sûr, si vous me faites confiance », je me rappelle que nous ne le connaissons que depuis une heure, mais pour moi, ça n’a pas d’importance. Sans nos sacs à dos, nous nous promenons en ville et faisons une descente dans le premier supermarché que nous trouvons – nous sommes affamés. Nous ne comprenons pas les inscriptions en norvégien sur un emballage, aussi Julian demande à un client. Il ne parle pas non plus norvégien, c’est un réfugié iranien. Ils entrent dans une discussion animée puisque le long voyage de Julian le conduira peut-être en Iran. Deux heures plus tard, nous échangeons nos numéros de téléphone, « au cas où vous avez besoin d’aide ici ». Puis Rune vient nous chercher, nous conduit à la plage et nous laisse une couverture supplémentaire pour la nuit. Nous faisons du feu, écoutons les vagues et le vent et nous nous demandons pourquoi nous n’avons jamais entendu parler des plages norvégiennes. La nuit est froide mais nous avons une tente et nous arrivons à dormir dans nos sacs de couchage en mettant des sacs en plastique entre plusieurs couches de chaussettes pour garder nos pieds au chaud.

En haut des falaises 

Le lendemain, nous sommes pris en stop par un gars qui organise des compétitions de cerf-volant. Après une visite touristique, il nous dépose sur le port où nous devons prendre le ferry. Notre plan est d’aller jusqu’à Preikestolen, où d’impressionnantes falaises surplombent le fjord. Nous sommes découragés par les forfaits touristiques qui proposent la visite (ferry et bus jusqu’au départ du trek) pour 25£ (34 euros, ndlr) par personne. Trop cher pour nous. Nous préférons trouver un ferry nous-mêmes et faire confiance à l’avenir plutôt que de prendre un transport en commun. Lorsque nous demandons sur le bateau, personne ne  va jusqu’à la piste à 30 minutes de voiture. À court d’idée, nous commençons à marcher. Après 15 minutes, une voiture s’arrête. Une vieille dame en sort et avec un accent à couper au couteau et nous dit : « Attendez ici. Nous déposons nos courses à la maison et nous repassons dans dix minutes ». En fait, Julian leur avait demandé sur le bateau mais le couple avait répondu qu’il n’allait pas dans notre direction. Apparemment leur bonne volonté avait pris le dessus et ils nous ont conduits vers les montagnes. Avant de nous quitter, elle griffonne son nom et son numéro de téléphone sur au papier au cas où on se perdrait dans la montagne.

Nous avons alors vécu pendant quatre heures une expérience incroyable, avec beaucoup de pluie quand même. Nous sommes tellement  trempés que nous ne pouvons dormir dehors et il n’y a pas de randonneurs pour nous ramener en bas. Judith et Bjarne viennent à notre secours, nous reconduisent au port et nous donnent leur adresse au cas où nous reviendront sur l’île ou pour leur envoyer une carte de Noël. Bientôt, nous avons une autre occasion d’être reconnaissants : quand nous expliquons la situation à notre ami iranien, il nous propose de venir dormir chez lui. Il prépare le dîner mais refuse de se servir de notre nourriture. La soirée est magique – nous sommes captivés par la poésie farsi, par la musique et l’hospitalité iranienne. Je suis presque jalouse de Julian qui va visiter ce pays, mais je suis à la fois très contente pour lui.

Ces trois semaines m’ont montrée la chance que j’ai eu de rencontrer toutes ces personnes, de découvrir ce pays des trolls et des aurores boérales et de voir qu’il ne faut pas beaucoup d’argent pour explorer même les plus chers endroits de cette planète.