Style de vie

Autre langue, autre personnalité ?

Article publié le 9 avril 2014
Article publié le 9 avril 2014

In­quiet, j'ai fait mes va­lises pour Ma­drid. Je n'avais pas parlé es­pa­gnol de­puis des lustres et je sen­tais que mon rap­port à la langue al­lait chan­ger. Celle qui joue un rôle im­por­tant dans la for­ma­tion de notre iden­tité al­lait me ren­voyer une autre image de moi : quel­qu'un que j'avais finis par connaître et ap­pré­cier al­lait être dé­formé en son for in­té­rieur. 

En cher­chant quelques bribes d'es­pa­gnol dans les re­coins pous­sié­reux de ma mé­moire, je suis tombé sur deux verbes fré­quents et assez utiles: « tengo que » (je dois) et « puedo » (je peux). Ces deux verbes al­laient être les pi­liers sur le­quels m'ap­puyer pour en­ga­ger une conver­sa­tion. Mes deux bé­quilles en quelque sorte. Mais au mo­ment de construire des phrases avec ces verbes, il s'est pro­duit quelque chose qui te­nait presque de l'art : si je vou­lais boire un coup, je di­sais « est-ce que je peux avoir à boire ? », si je vou­lais de­man­der à quel­qu'un de m'ac­com­pa­gner à une ex­po­si­tion, je de­man­dais « est-ce que je peux venir avec toi à l'ex­po­si­tion ? ». Mais construire des phrases a ré­gu­liè­re­ment prouvé un cer­tain manque de confiance en mon moi lin­guiste, qui avait sou­vent be­soin d'être ras­suré par les autres. Et la com­pas­sion que l'on me té­moi­gnait al­lait de paire avec la crise exis­ten­tielle que je tra­ver­sais.

deux iden­ti­tés dif­fe­rentes

Aussi, si je par­lais de quelque chose que j'al­lais faire, elle se trans­for­mait tout de suite en quelque chose que je de­vais faire. Ce week-end ? « Oh je dois jouer au ten­nis. » Et après ? « Je dois aller boire un verre avec un ami. » C'est alors que j'ai vu leurs vi­sages ex­pri­mer une lé­gère in­quié­tude. Qui lais­sait ce pauvre An­glais se tor­tu­rer comme ça ? Pour­quoi ne pour­rait-il pas seule­ment dire ce qu'il veut faire sans cette épée de Da­mo­clès au-des­sus de la tête ? J'ai donc pris du recul sur moi-même et me suis senti triste me voir me dé­com­po­ser et me dé­bat­tre avec deux iden­ti­tés qui uti­li­saient deux verbes dif­fé­rents. Et au­cune des deux qui ne m'at­ti­rait par­ti­cu­liè­re­ment.

Il fal­lait que je change, et les ex­pres­sions idio­ma­tiques sem­blaient être la so­lu­tion. N'im­porte quel pro­fes­seur de fran­çais vous dira que sa plus grande sa­tis­fac­tion est de voir un de ses élèves uti­li­ser des ex­pres­sions comme « à tire la­ri­got  ou « por­ter au pi­nâcle » sans qu'on lui ai de­mandé. Peut-être que mes col­lègues et mes amis se se­raient ré­joui de la même ma­nière de­vant la tour­nure de mes phrases. J'en ai alors ap­pris trois que je pen­sais pou­voir réuti­li­ser fa­ci­le­ment : « como perro en bario aje­no » (comme un pois­son hors de son bocal), « so­brio como una cuba » (être saoul comme un co­chon), et  « ar­marse la gor­da » (cher­cher la cas­tagne).

Je pen­sais que la beauté de ces trois ex­pres­sions al­lait me per­mettre de faire une dé­mons­tra­tion de fa­mi­lia­rité épous­tou­flante au cours d'une soi­rée riche en évé­ne­ments. J'ai d'abord com­mencé par les in­tro­duire sub­ti­le­ment dans la conver­sa­tion, re­ce­vant quelques re­gards in­tri­gués. J'ai mis cela sur le compte de mon ac­cent qu'ils n'avaient sû­re­ment pas bien com­pris. Très vite, dans la plu­part des conver­sa­tions je me for­çais en di­sant une phrase ou deux. Tan­dis que mon ami par­lait, mon es­prit cher­chait fré­né­ti­que­ment à créer une ré­ponse qui in­clue­rait l'idée d'ivresse ou de ba­garre. Mais mal­gré moi, je pas­sais pour le sté­réo­type du sup­por­ter de foot an­glais, le Hoo­li­gan. Pire, j'ai ap­pris plus tard que ces ex­pres­sions n'étaient même pas es­pa­gnoles mais sud-amé­ri­caines. Mal­gré mes bonnes in­ten­tions, je me re­trou­vais alors dans un cercle vi­cieux, à m'éta­ler sur le fait que j'ai­mais bien la bi­ère et la ba­garre, sans même avoir été pré­venu que ces ex­pres­sions n'étaient pas vrai­ment connues en Es­pagne. Grand mo­ment de so­li­tude.

Pen­dant un mo­ment je me suis remis en ques­tion et j'ai es­sayé de chas­ser ce per­son­nage né­ga­tif. Si­lence et ti­mi­dité vont sou­vent de pair, mais j'ai vu cela comme une so­lu­tion. En an­glais, je dé­verse sou­vent des tor­rents de mots, comme si j'étais mû par un sou­hait ir­ré­pres­sible de lâ­cher prise pour m'ou­vrir au monde. À ce mo­ment là, mes cordes vo­cales fonc­tionnent toutes seules. En es­pa­gnol néan­moins, je de­vais prendre du recul et re­voir mon ap­proche. Alors que j'étais un homme ba­vard qui gas­pillait ses mots, j'ai dé­cidé de mieux les choi­sir et d'être ré­flé­chi. Ma vie a pris tout d'un coup un autre tour­nant, un peu comme au mo­ment des bonnes ré­so­lu­tions de la nou­velle année. 

Un jour, au res­tau­rant, on m'a de­man­dé de dire quelques mots. Après avoir bu plu­sieurs bières, je me suis levé, ivre et an­goissé de­vant une foule de col­lègues es­pa­gnols. Je n'étais pas vrai­ment aux abois, j'es­pé­rais m'en sor­tir. Et plu­tôt que de dé­rou­ler les mots comme je l'au­rais fait en an­glais, j'ai pris une pro­fonde res­pi­ra­tion et j'ai donné à cha­cune de mes dé­cla­ra­tions l'at­ten­tion qu'elles mé­ri­taient : « je me sens bien. Le repas est chaud et les bières sont of­fertes. Il faut fêter ça ! » Un dis­cours certes assez court mais ac­cueilli cha­leu­reu­se­ment. Je me suis ras­sis et en ai tiré une conclu­sion : la sim­pli­cité m'avait sauvé la soi­rée. 

La langue, c'est comme une barre de limbo 

De là est né un autre moi que je sup­por­tais mieux. Un mé­lange de mots bien choi­sis, de pauses plus longues, et de re­gards pen­sifs. Je me di­sais que « ce qui se conçoit bien s'énonce clai­re­ment », et par­fois, je n'ai même pas be­soin de ter­mi­ner mes phrases. Je peux com­men­cer à dire quelque chose sur ce que je res­sens sans ap­pré­hen­sion, et au mo­ment d'ar­ri­ver au point culmi­nant de ma pen­sée, je re­cherche le mot juste. Un vi­sage sé­rieux tra­duit un homme qui passe au crible une my­riade de mots de vo­ca­bu­laire. Avant que l'at­tente ne de­vienne pe­sante, mes amis fi­nissent ma phrase avec un mot que je ne connais même pas, l'air sa­tis­fait de m'ai­der. « C'est exac­te­ment ça ! », dis-je gé­né­ra­le­ment. Nous sommes sur la même lon­gueur d'onde. 

Si la langue peut être une bar­rière, c'est qu'elle est sem­blable à une barre de limbo. C'est un défi dif­fi­cile à re­le­ver qui peut aussi vous faire pas­ser pour un ner­veux un peu bête. Pour­tant, on peut tou­jours faire preuve d'agi­lité pour évi­ter cette si­tua­tion. Mon lan­gage se condi­tionne et se courbe comme un corps sous la barre de limbo. Per­sonne ne scan­dera « jus­qu'où tu peux des­cendre ? » comme, nor­ma­le­ment, per­sonne ne vous en­cou­ra­gera à la fin d'une phrase. Ce qui lie le lan­guage au limbo, c'est la sa­tis­fac­tion de s'être adapté. Mon moi es­pa­gnol ne res­semble peut-être pas vrai­ment à mon moi an­glais, mais évi­ter le sui­cide sé­man­tique et se re­créer une per­son­na­lité est cer­tai­ne­ment né­ces­saire pour une as­si­mi­la­tion réus­sie.