Strasbourg

Slubfurt, une ville transfrontalière imaginée

Article publié le 20 décembre 2009
Article publié le 20 décembre 2009
Par Bénédicte Guibard En 1945, la conférence de Postdam conduisait à la division de la ville allemande de Francfort sur l’Oder en deux villes : l’ancien quartier est de Dammvorstadt devient la ville polonaise de Slubice qui accueille des populations venues de l’est de la Pologne. Jusqu’en 1989, allemands et polonais vivent côte à côte sans avoir souvent l’occasion de se rencontrer.
Depuis la démocratisation des deux pays, les deux communes mais aussi des citoyens dont les membres de l’association Slubfurt veulent favoriser les rencontres entre les deux peuples. Cette problématique concerne plusieurs « villes jumelles » (Gorlitz et Zgorzelec ou Guben et Gubin) située de part et d’autre de la frontière.

Slubfurt, contraction de Slubice et Frankfurt, se présente comme une nouvelle commune possédant les mêmes attributs qu’une commune traditionnelle. L’idée de créer une commune fictive pour permettre aux deux populations de se rencontrer et de mener à bien des projets communs est celle d’un artiste, Michaël Kurzwelly. Pour l’inspirateur et le fondateur de l’association, la création d’un monde parallèle permet de questionner la réalité et notamment les identités et leur construction.

Pouvez-vous présenter Slubfurt et ses dix ans d’histoire ?

Slubfurt est la première ville binationale mi-allemande, mi-polonaise. Elle a été fondée en 1999 puis a été enregistrée au registre européen des noms des villes. La première tâche a été de dessiner un mur pour la ville. En effet, une ville comme Sienne se définit par son mur qui la délimite et la rend en même temps remarquable, célèbre. Aussi il s’agissait de définir les limites de la ville. Cela a été terminé en 2004 pour l’arrondissement polonais et en 2007 pour l’arrondissement allemand. D’autre part, depuis 2007, la ville a un conseil municipal et des élections municipales ont eu lieu cette année.

Vous avez élu cette année un conseil municipal : pourquoi n’avez-vous pas élu de maire alors qu’il y en avait un avant cette élection?

Les élus municipaux ont décidé qu’il n’y avait pas besoin de maire. Cependant, comme quelqu’un doit se charger des tâches administratives, je suis devenu le secrétaire du conseil municipal. Les différents élus de Slubfurt vont des propositions qui sont votés lors des conseils municipaux et j’envoie ces décisions aux mairies d’arrondissements de Slub et Furt pour que ceux-ci les « appliquent »

Quels sont les principaux projets pour les années à venir ?

Slubfurt est un processus de construction permanente, on ne sait donc pas quel visage n’aura la ville et l’association dans les années à venir puisque cela dépend des contributions et des propositions de ses membres. Ainsi nous avons maintenant trois ambassadeurs : un à Berlin, un à Varsovie et un à Vilnius. Nous cherchons à en avoir d’autres dans l’avenir. Il s’agit de présenter Slubfurt dans d’autres pays ou d’autres régions notamment grâce à l’organisation d’événements festifs auxquels nos délégations prendront part et ainsi la création de relations.

En outre, Slubfurt sera candidate au nom de Slubice pour devenir capitale européenne de la culture en 2016. L’association Slubfurt va se charger seule de rédiger le projet mais la candidature sera déposée au nom de la municipalité polonaise puisque, en 2016, une des deux capitales européennes sera polonaise.

Il existe des cartes d’identités de Slubfurt. Qui peut devenir citoyens de Slubfurt ou Slubfurtois ?

Il y a aujourd’hui environ 600 habitants, chacun peut le devenir en suivant la procédure indiquée sur notre site . Il s’agit d’une ville et d’un espace urbain qui existent dans les têtes. Qu’il vienne de Pékin ou d’Istanbul, chacun peut devenir citoyen de Slubfurt s’il sent y appartenir.

La population des deux villes est-elle convaincue par la nécessité de coopérer ?

Outre Slubfurt, de nombreux acteurs de la société civile mènent actuellement des projets transfrontaliers. En outre, en juin de cette année, une Conférence du Futur a été organisée par les deux municipalités de Slubice et Frankfurt dont la vocation était de définir les priorités de Slubfurt pour 2020. Durant un weekend, les participants pouvaient réfléchir sur la coopération entre les deux villes et son avenir. 280 personnes y ont participé. Elles ont notamment proposé de rendre obligatoire l’apprentissage de la « langue du partenaire » dès l’école maternelle. Je crois personnellement que cette coopération est indispensable pour la région frontalière.

Pourquoi peut-on décrire les projets comme des projets artistiques?

Les membres de l’association ne sont pas tous des artistes et tous les projets ne sont pas artistiques. En tant qu’artiste, je fais des projets artistiques. Mon idée consiste à questionner la possibilité de créer un espace inscrit dans la réalité, une sorte de monde parallèle. Selon moi, la réalité est une création de l’esprit. On parle constamment d’identité nationale ou régionale. Selon moi, se sont des modèles avec lesquels on peut s’identifier : il est en ainsi pour les nations et l’on tente actuellement de construire une identité européenne par des projets susceptibles d’y contribuer.

On peut aussi bien s’identifier à une équipe de football. Lorsque nous organisons des olympiades entre Slubfurt et ''Gubien'' , une autre «ville jumelle» germano-polonaise, il y a une identification automatique avec le groupe de football de Slubfurt du fait de la présence d’un adversaire sportif. (ndlr: L'association Gubien a été créé sur le modèle de Slubfurt. Les deux associations ont mis en place un partenariat).

Lors de la semaine Strasbourg/ Méditerranée, un débat a eu lieu à Strasbourg sur la mémoire et l’art, quelle influence a l’identité nationale sur l’art ?

Pour moi, cela n’a aucune importance puisque les artistes se situent toujours au-delà de leur identité. Je ne me considère pas comme artiste allemand et mes projets artistiques sont toujours liés à mon expérience et aux questions que je me pose. Mes questions sur l’identité m’ont amené à habiter plusieurs années en France et en Pologne. Je suis en quelque sorte sorti de la culture allemande et ne peux que difficilement la réintégrer car j’ai l’impression d’appartenir à plusieurs cultures du fait des liens que je continue à nourrir avec différents pays, par exemple avec la France et particulièrement avec le Calvados.

On peut se poser la question de l’identité en tant que philosophe, en tant que scientifique,… Je suis artiste donc je me la pose en tant que tel et en questionnant la réalité quotidienne. Pour cela, je travaille dans un monde parallèle, en créant un jeu imitant les Etats. Notre parlement prend des décisions qui commencent à avoir une influence sur la réalité de la région transfrontalière et permettent une réflexion sur la vie réelle. On peut ainsi plus librement inventer des idées sans être trop contraints au pragmatisme.