Strasbourg

Philippe Séguin et « Nous »

Article publié le 10 janvier 2011
Article publié le 10 janvier 2011
par Guillaume Delmotte Nous commémorons ces jours-ci la disparition de Philippe Séguin. CaféBabel Strasbourg entend participer à la réflexion sur le sens de cet évènement et de sa commémoration. L’émotion suscitée par sa mort le 7 janvier 2010 interroge l’identité et la culture politiques de la France d’aujourd’hui, à l’aune de la tradition qu’il incarnait : le gaullisme.

Le parcours politique de Philippe Séguin connut son apogée, on le sait, lors du débat référendaire relatif à l’adoption du Traité de Maastricht – nous nous souvenons du face-à-face télévisé très policé qu’il eut avec François Mitterrand à la Sorbonne en septembre 1992. Héraut du « non », partisan du maintien de « l’indépendance » et de la « souveraineté » de la France, il représenta, contre une partie de ses propres « amis » politiques, l’héritage de la pensée gaullienne face à « l’européisme » auquel s’étaient convertis nombre de dirigeants du RPR d’alors, à commencer par Jacques Chirac lui-même. Toutefois, le « séguinisme » - si « séguinisme » il y eut – ne survécut pas après que son inspirateur ait quitté la scène politique.

Né en Tunisie – alors protectorat français – en 1943, d’un père qui mourut un an plus tard dans les combats de la Libération et d’une mère institutrice, pupille de la Nation, Philippe Séguin, comme le rappelle Françoise Fressoz (Le Monde, 7 janvier 2011), incarna aussi le « modèle républicain » : sorti de l’ENA en 1970, il termina sa carrière professionnelle en tant que Premier président de la Cour des comptes. La France ne manque pas de grands commis de l’Etat issus de la méritocratie républicaine. En quoi la disparition de Philippe Séguin et sa commémoration résonnent-elles de façon si particulière dans la France de Nicolas Sarkozy ?

La bonhommie, pas si tranquille, du personnage a sans doute contribué à ce destin et à la perception qu’en ont eu les Français. Mais cela va au-delà de la seule sympathie que l’on peut éprouver pour l’homme. A l’heure où la droite française, sous la direction de Nicolas Sarkozy, a liquidé définitivement le gaullisme, emprunt de grandeur nationale et de préoccupations sociales, la disparition de Philippe Séguin a eu pour signification profonde la fin ultime d’un cycle politique initié en 1945, par le retour de la France dans le concert des Nations et la reconstruction de l’Etat républicain, pourvoyeur de services publics et de protection sociale – conquêtes issues du programme du Conseil national de la Résistance (le regain d’intérêt que suscite aujourd’hui ce texte mériterait à lui seul un article). Avec la mort de Philippe Séguin, homme de conviction et figure qui portait une parole devenue singulière dans le paysage politique, les Français ont sans doute ressenti la perte d’une « certaine idée de la France », mal à l’aise dans l’Europe élargie et la mondialisation. Son décès révèle donc un certain état de la France, pour ne pas dire un état d’âme.

Si le discours de Philippe Séguin a pu un temps réactiver la mythologie gaullienne dans l’espace public, celle-ci s’est heurtée aux « forces profondes » qui gouvernent les relations internationales contemporaines, qui ont vu le néo-libéralisme triompher du cadre conceptuel et politique de l’Etat-nation. L’idée « souverainiste », qu’exprimait Philippe Séguin, tenta de redonner du sens à l’action publique, telle qu’elle s’était développée au cours de la période 1945-1974 (cf. Marcel Gauchet, L’Avènement de la démocratie - III. A l’épreuve des totalitarismes, 1914-1974, Gallimard, pp. 555-622) La question à laquelle sont désormais confrontées les sociétés européennes, notamment, est celle du grand récit dans lequel le collectif pourrait s’incarner à l’heure de la mondialisation : faut-il une « dé-mondialisation » raisonnée, comme le réclame par exemple l’économiste et historien Georges Corm (cf. Le nouveau gouvernement du monde, Editions La Découverte) ou peut-on encore espérer la construction d’un nouveau récit par lequel s’ordonneraient de nouvelles unités politiques, telle l’Europe, où s’exprimeraient une solidarité et une communauté de destin ?

CaféBabel Strasbourg, dont la ligne peut être qualifiée « d’europhile » sans être « eurobéate », n’est pas insensible à ce questionnement. Nul doute que ce dernier surgira à nouveau lors des prochaines échéances électorales, qu’elles soient nationales ou européennes.