Strasbourg

Petit manifeste en faveur de la contradiction…

Article publié le 29 avril 2010
Article publié le 29 avril 2010
Par Marie Neihouser Ou quand la contradiction rassemble nos peuples nationaux comme un seul homme et réalise les rêves des penseurs les plus fédéralistes… Contradictoires, les Européens ? Personne n’oserait s’avancer à l’affirmer, sous peine de s’attirer les foudres des européistes. Et pourtant, c’est peut-être bien dans la contradiction que réside le salut de l’identité européenne.
Alors que l’on n’en finit plus de déplorer le manque de sentiment d'appartenance à l'Europe de la part des euro-citoyens, il semblerait que la contradiction soit un des traits de caractère les plus partagés sur notre continent.

A l’heure où le transport aérien est paralysé par le nuage de cendre islandais, qui aurait accepté de décoller si le moindre doute sur les conditions de sécurité avait subsisté ? Dans le même temps, comment accepter la rupture de la continuité du service que nous exigeons des autorités en toutes circonstances ? Entre exigence extravagante (je veux prendre mon avion !) et peur parfois irrationnelle (nous ne pouvons prendre le risque de faire partir nos vols !), un nouvel acteur se dessine : la contradiction ! Elle nous permet aussi de nous pencher sur les maux de notre société actuelle : immédiateté incluse dans notre code ADN, culte du principe de précaution … Qu’on se rassure cependant, au-delà de ces euro-défauts, la contradiction nous rappelle aussi quelques bonnes valeurs européennes. La solidarité, par exemple.

Plantons le décor d’une scénette européenne.

Contexte : des bénévoles se mettent en quatre et hébergent les « otages aériens ». Ces derniers sont éreintés par les heures d’attente dans les files devant les bureaux de renseignements des compagnies aériennes.

Personnages : un Irlandais et un Italien, l’un accueillant l’autre en mal de transport.

Imaginons de quoi auraient pu parler les 2 protagonistes. De contradiction, bien sûr… mais nationale. Autour d’un bon verre, nos deux personnages auraient donc débattu des paradoxes animant leurs environnements nationaux

- L’Irlandais : Mon pays envisage de filtrer le web. Mais attention, en respectant en tous points les principes protégeant la liberté d’information, si chère à mon peuple…

- L’Italien : Ah oui, c’est possible ? Ce n’est pas un peu contradictoire, filtrage d’internet et liberté d’information ?

- Pas chez nous, du moins dans certains cas. Je m’explique : L’organisation Digital Rights Ireland s’est procuré des documents qui montrent que l'Irlande envisage la mise en place d'un système de filtrage du Web, dont les conditions d’application restent floues. Pour cela, Digital Rights Ireland a demandé en mars l’accès à tous les documents du ministère de la justice sur le sujet. Ce que l’administration n’a pas pu lui refuser, en vertu de notre sacro-sainte tradition de liberté d’information ! Chez nous en Irlande, tout citoyen peut demander à accéder à n'importe quel document de l'Etat ou d’une administration, en vertu du Freedom of information Act. Si un refus lui est opposé, l’Etat doit motiver sa décision et donner la liste des documents auxquels l’accès est refusé. C’est une de nos grandes fiertés ! La liste des documents auxquels les militants de Digital Rights Ireland n'ont pas pu accéder, puisque certains documents ne lui ont pas été fournis, a donc été publiée. Révélatrice en soi : longue de huit pages, elle montre que le ministère de la justice s'est longuement intéressé aux expériences de filtrage australienne et néo-zélandaise, mais aussi que le ministère a d'ores et déjà lancé des pistes pour une éventuelle mise en place d'un filtrage en Irlande. Alors, vois-tu, en Irlande, filtrage d’internet et libre information ne sont pas si contradictoires. Pour certains en tout cas…

- Je comprends un peu votre situation, il faut dire que l’Italie est en train de faire une expérience similaire… Il y a quelques jours, lorsque Silvio Berlusconi, le président du Conseil, a commenté les –plutôt bons- résultats du gouvernement dans sa lutte contre le crime organisé, il s’en est pris au livre best-seller de Roberto Saviano, Gomorra (publié en France par les éditions Gallimard, 2007, 356 pages) en regrettant qu'il fasse "la promotion" de la Mafia et donne une mauvaise image de l'Italie. Étonnant non ? Le plus étrange dans l’histoire c’est que Berlusconi est lui-même propriétaire de la maison d’édition qui publie le livre en Italie, Mondadori. C’est ce qu’on appelle en Italie un « autogoal », un but contre son camp. Contradictoire donc. Entre stratégie politique d’un côté, et intérêts économiques de l’autre, le cœur du Cavaliere balance. La culture du paradoxe, voilà notre euro-signe distinctif commun, du moins entre Italiens et Irlandais…

C’est à ce moment-là que les deux compères allumeraient la télévision, sur une chaîne britannique. Ils y découvriraient qu’un homme, presque inconnu du grand public il y a encore quelques semaines, pourrait détenir les clés des résultats des élections législatives prévues le 6 mai au Royaume-Uni. Car Nick Clegg, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est une star dans le pays après un premier débat télévisé entre les trois principaux candidats. Jusque-là, rien qui ne pourrait perturber le flegme britannique, penserez-vous, mais ce serait oublier le plus important. En effet, la nouvelle sensation libéral-démocrate, bien qu’elle représente une alternative aux traditionnels partis de gouvernement dont les actions ont désabusé la population, n’en porte pas moins des propositions pour le moins contradictoires – nous y voilà- avec les attentes de la population. En effet, le programme des LibDem prévoit de régulariser tous les immigrés clandestins présents sur le territoire, au moment où les Britanniques demandent plus de contrôles. Nick Clegg veut par ailleurs transformer toutes les peines de prison inférieures à six mois en travaux d'intérêt général, alors que ses concitoyens réclament plus de fermeté. Il veut abandonner le renouvellement des sous-marins nucléaires Trident, dans un pays très attaché à son indépendance. Pire, il est profondément européen, tandis que le Royaume-Uni cultive, c’est le moins que l’on puisse dire, son insularité.

Mais les britanniques ne seraient-ils pas inconsciemment plus europhiles qu’ils ne l’imaginent eux-mêmes ? Après tout, ne viennent-ils pas, en faisant la part belle à Nick Clegg dans le débat de la campagne électorale, de faire preuve de contradiction ? Et la contradiction n’est-elle justement pas la vieille amie des européens, qu’ils soient pris dans leur ensemble ou par pays ? La boucle est bouclée…