Strasbourg

Malaise dans l’histoire

Article publié le 4 janvier 2010
Article publié le 4 janvier 2010
Par Guillaume Delmotte La France n’en finit pas d’être travaillée par son histoire ou plutôt par son rapport à l’histoire.
C’est d’autant plus vrai au moment où, comme toutes les autres nations du monde – et singulièrement les anciennes puissances coloniales – elle affronte la « globalisation » - ce processus à la fois économique et technologique qui tend à abolir les frontières et l’idée même de souveraineté – et où, avec vingt-six autres États, elle poursuit le projet de construction d’une Union européenne « sans cesse plus étroite ».

En fait de « globalisation », il faudrait davantage parler « d’occidentalisation » du monde, comme le fait remarquer l’économiste Daniel Cohen dans son dernier essai (La prospérité du vice. Une introduction (inquiète) à l’économie, Le Seuil, 2009). C’est d’ailleurs ce qui rend les faits que nous allons évoquer ci-après d’autant plus paradoxaux: c’est précisément au moment où le monde ne s’est jamais autant conformé au modèle de développement occidental que les sociétés occidentales elles-mêmes vacillent quant à la question de leur identité et se sentent menacées dans leur existence même, révélant leur nature inquiète. Le paradoxe n’est peut-être qu’apparent. Il s’agirait de processus historiques assez bien connus et qui agiraient à la manière du modèle de la tectonique des plaques. Plusieurs exemples l’attestent : A la fin du XIX° siècle, l’Affaire Dreyfus éclate et exacerbe les opinions au sein de l’espace public alors que le mouvement d’assimilation des Juifs au sein de la société française est réalisé. C’est dans les années 1980, alors que le nombre relatif d’étrangers commence à diminuer, que le Front national entame sa progression électorale. Dans le même ordre d’idée, on peut émettre l’hypothèse que l’islamisme radical ne serait qu’une réaction à la modernisation démographique et culturelle du monde musulman (Voir l’ouvrage d’Emmanuel Todd et Youssef Courbage : Le Rendez-vous des civilisations (Le Seuil/La République des idées, 2008)).

Cet âge de l’interdépendance accrue et de l’occidentalisation rampante du monde semble avoir un effet à la fois dissolvant et cristallisant sur les mentalités collectives. Si les frontières semblent s’effacer, on assiste dans le même temps à une crispation identitaire, nourrie par la peur de l’autre ; un autre fantasmé. Ainsi, la Suisse vient, par une « votation » d’initiative populaire, d’interdire la construction de minarets sur son sol, alors qu’il s’agissait d’un phénomène pour le moins marginal. Quant au président de la République française, après avoir lancé médiatiquement et politiquement l’affaire de la « burqa », comme on lance une nouvelle marque, il voudrait organiser désormais, avec son ministre de « l’Identité nationale », un « débat » sur celle-ci, masquant mal le charivari d’idées proprement « réactionnaires » que ce genre de « débat », ou plutôt de déballage, peut engendrer. En cela, Nicolas Sarkozy, l’homme du « karcher » et du discours de Dakar, ne fait au fond que reprendre, à sa manière, le travail de sape de la société française initié par Jean-Marie Le Pen à partir du début des années 1980, tout en laissant accroire l’idée qu’en procédant ainsi, il retirerait à l’extrême – droite le « monopole » du traitement de cette question, alors qu’il ne fait, au fond, que légitimer par son action le discours tenu par cette dernière, depuis trente ans, en matière d’immigration.

On sait le rapport particulier que Nicolas Sarkozy entretient avec l’histoire de France (Voir notamment Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, ouvrage collectif, 2008). Le travail de manipulation des symboles qu’il a entrepris depuis la campagne de l’élection présidentielle de 2007 ne pouvait rendre que suspecte toute réforme de l’enseignement de l’histoire. La suppression de celui-ci en classe de terminale scientifique a suscité des critiques de la part de nombre d’universitaires, d’intellectuels et de politiques, de droite comme de gauche. D’une manière générale, l’enseignement de l’histoire est intimement lié à la construction sociale et politique de la République en France depuis la fin du XIX° siècle. La discipline participe du projet civique, au cœur de notre régime politique. Y toucher, c’est attenter à quelque chose qui a à voir avec ce qui fonde notre espace commun. Dès lors, l’histoire ne peut pas être une simple « option » dans la formation des élites et, plus largement, des futurs citoyens, même si d’aucuns, tel l’inspirateur de la réforme, Richard Descoings, directeur de Sciences Po, utilisent les arguments du volume horaire laissé à l’enseignement de l’histoire et d’une hypothétique revalorisation des études littéraires… censée rééquilibrer la composition du corps étudiant au sein du prestigieux Institut d’études politiques de Paris.

On se souvient de l’écho rencontré par l’article d’Alain Decaux en 1979, quand il s’indignait contre le fait « qu’on apprenait plus l’histoire à nos enfants ». Dans un contexte où l’histoire se fait davantage encore à l’échelle du monde et non plus tant à celle de la Nation, on assiste à des répliques de ces débats qui agitent de façon récurrente l’espace public, avec une acuité semble-t-il toujours plus grande. Mais c’est aussi la clôture d’un cycle de l’histoire politique de la France, ouvert en 1945 – date à laquelle le grand récit républicain et national, se réinvente à partir du discours gaullien et de l’œuvre de la France libre et de la Résistance – qui explique peut-être les frictions actuelles.

On se consolera en pensant que « l’histoire continue », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Georges Duby, dans l’attente d’un nouveau « grand récit » susceptible d’unir le passé, le présent et l’avenir de la République.

(Photo : Flickr/Nora maux, par rémi avec un i)