Strasbourg

Le jour où j’ai perdu mes cheveux

Article publié le 15 octobre 2013
Article publié le 15 octobre 2013

Le mois d’octobre est consacré au cancer du sein. Le soi-disant «mois rose» nous rappelle que ce cancer est le plus fréquent chez les femmes et que le dépistage précoce augmente le taux de survie de 40%, raison pour laquelle la sensibilisation au cancer est essentielle à sa guérison. A l'occasion du mois rose, et à l'appui des patients oncologiques, nous partageons l'expérience d'une babélienne.

Je me souviens que je venais d’avoir une nouvelle chambre, on m’avait déplacé le matin même, et nous étions tous un peu anxieux même si personne n’osait l’avouer. On a toqué à la porte, c’était la coiffeuse :

  • La jeune fille qu’on opère demain, c’est ici ? Je suis la coiffeuse

  • Oui, c’est bien nous - a répondu mon père

  • Salut ma jolie, on va te préparer - a dit la femme

Elle était d’origine équatorienne, petite, menue, n’avait certainement pas plus de 35 ans, un visage agréable et une voix timide.

C’est à cet instant que ma mère s’est levée et est partie en courant en claquant la porte, ma sœur l’a suivie.

Moi je ne comprenais rien, tout s’est déroulé très rapidement et par la suite je me suis sentie stupide de ne pas m’en être rendue compte auparavant.

On m’a assise sur une chaise, une chaise très confortable qui en ce moment précis s’est transformée en chaise de torture pour moi.

La femme brancha la machine électrique et le bruit qui s’en dégageait commença à m’inonder les oreilles tout en dévorant le silence terrifiant présent dans la chambre. Je peux encore l’entendre cette machine, le bruit n’était pas fort mais continu, persistant, irritant.

Mon père s’est assis à côté de moi et m’a pris les mains. J’ai commencé à sentir le frottement léger des lames sur ma tête. C’était horrible, j’entendais comment la machine passait derrière mes oreilles avec une précision délicate mais tout en me faisant la pire des douleurs.

 Mes yeux ont commencés à se remplir de larmes pendant que mon père me caressait la joue :

-Tu es belle, tu es très belle, ça pousse en un rien de temps, tu verras - me disait-il avec toute la tendresse du monde.

Mais moi je ne pouvais plus l’écouter, une mer de tristesse coulait sur mon visage avec un silence surprenant, et à travers mes larmes je voyais tomber mes cheveux lentement sur mon pyjama rayé, sur la chaise, sur le sol…

-Mais tu es toujours belle, ne t’inquiètes pas ma fille, tout ira bien - il essuyait mes larmes avec délicatesse pendant qu’il me chuchotait ces paroles à l’oreille.

Mes larmes étaient silencieuses, je n’ai pas émis un seul bruit. Quelqu’un m’a dit par la suite, que les pleurs silencieux sont les plus douloureux, ils expriment une tristesse profonde qui émane directement de l’âme sans même proférer une plainte. C’est la plus grande des peines.

Le bruit continuait, mes larmes continuaient de couler, je crois que j’aurai pu remplir une baignoire cette après-midi-là.  La femme était en train de terminer et ma chevelure était déjà toute sur le sol, sur la chaise, sur mon pyjama... un pyjama magnifique qui depuis cet instant me dégoutait. 

La machine s’est éteinte tout à coup, je continuais à pleurer et je ne m’étais pas rendue compte que tout était terminé.

-ne pleure pas ma belle, tu es très belle, une jeune fille si jolie, si…

Je me sentais sans protection, froide, seule. Les premiers courants d’air étaient comme des coups de fouets sur ma tête. J’avais peur de toucher cette peau nue, elle ne paraissait pas mienne, et cela me glaçait le sang rien qu’à y penser.

On a dit au revoir à la femme, bon, plutôt mon père, moi je ne voulais même pas lever les yeux, on aurait dit que mes yeux remplis de larmes étaient trop lourds afin que je puisse soulever mon regard.

Quelques minutes plus tard, ma mère est arrivée, elle avait les yeux rouges. Elle a passée toute l’après-midi à pleurer, ma mère adorait mes cheveux, c’était elle qui me les brossait souvent, et je sais qu’elle préfèrerait mille fois être à ma place.

Ce même soir, ma sœur et ma mère m’ont lavé dans la petite douche de l’hôpital. Ma mère me savonnait avec précaution et ma sœur me tenait les mains. Je n’avais jamais vu ma mère trembler autant, je crois qu’elle aussi sentait la douleur de ma petite tête nue. Lorsque ses mains sont arrivées jusqu’à ma tête, ma mère caressait avec douceur ma peau désormais nue et en même temps elle retenait son souffle. En sortant de la douche, ma sœur s’est vite placée entre moi et le miroir, pour éviter que je ne voie mon reflet. Je n’ai jamais réussi à me voir sans cheveux et j’en suis reconnaissante à ma sœur, elle sait toujours comment agir dans les pires situations.

Cette nuit-là j’ai à peine dormi, la sensation de ma tête frôlant le coussin était crispante. Désagréable, déchirante, je sentais seulement l’infime drap du coussin qui m’attaquait pour me laisser sans sommeil tout la nuit. Chaque courant d’air était un coup de fouet, chaque frottement de l'oreiller était une éraflure et je voulais simplement sortir de ce cauchemar.

Le jour suivant on m’a opéré et la suite de l’histoire ce sont des bandages et des pansements qui couvraient ma tête nue.

Peu de personnes connaissent ce chapitre, même si tous se doutent qu’il soit arrivé. J’écris cela, pour tous ceux qui n’ont pas conscience de ce que représente une telle expérience. Je pense que si je ne le raconte pas, on a du mal à s’imaginer une telle chose. Le fait de perdre ses cheveux ne tue pas, mais c’est le premier signe de gravité, c’est la matérialisation de la maladie. Je l’écris de façon positive, pour que vous voyiez que c’est dur, c’est triste mais ça s’en va, tout s’en va.

Maintenant cela fait 10 ans et je me touche encore la tête, en palpant toutes les cavités qui un jour étaient nues, cela me trouble et à la fois me rappelle la chance que j’ai de pouvoir le faire aujourd’hui.

Et, si un jour, je ne l’espère pas, vous ou un de vos proches en vient à perdre ses cheveux à cause d’une maladie, sachez prendre la mesure cette expérience. Une expérience difficile, surtout qu’il s’agit d’un antécédent d’une situation grave, mais en même temps restez optimiste, ayez de la force et allez de l’avant. Parce qu’à la fin le plus important sont les personnes qui nous aiment, les personnes qui restent à nos côtés et savent te voir belle pour toujours.

Parce que je ne pourrais jamais assez remercier ma famille pour tout l’amour et l’affection qu’ils m’ont apportés.