Strasbourg

La Guerre des glaces

Article publié le 23 mars 2010
Article publié le 23 mars 2010
Par Max-Erwann Gastineau Parlement européen, session plénière de mars 2010 A bord de son navire transperçant les glaces du nord, la bannière étoilée fièrement arborée, l’exploration américaine avance en terre hostile. Drapé des couleurs russes sur un de ses flancs sous-marins, l’Arctique est prêt à se muer en théâtre de guerre, la guerre des géants.

Pour un tel remake de la Guerre des étoiles version terrestre il faudra attendre. Voici plutôt le prélude d’une lutte d’intérêts placée sous les auspices d’une rivalité économique teintée d’écologisme. En ligne de mire, l’Arctique et ses ressources naturelles.

Plantons le décor. L'Arctique s’est offert une « cure de jouvence » depuis que la fonte des neiges a accru la potentialité d’exploitation de sa carcasse riche en gaz et en pétrole. Les températures de l’air y ont augmenté deux fois plus que la moyenne mondiale – 34% de fonte des glaces en 2007 -, provoquant par un phénomène de rétroaction lié à la diminution de l’enneigement une intensification du réchauffement climatique. De fait, à l’Ouest et au Nord-Ouest, de nouveaux passages maritimes se sont ainsi ouverts. Assez donc pour susciter quelques convoitises, mais aussi de nombreuses inquiétudes.

Réunis au sein du Conseil de l’Arctique, Russes, Américains, Canadiens ou encore Norvégiens coordonnent leurs actions sur les glaces du nord, et ce depuis la déclaration d’Ottawa de 1996. Quid de l’Union européenne ? Il faut remonter à novembre 2008 et une communication de la Commission pour voir les germes d’un intérêt communautaire pour l’Arctique. Alors que ce dossier semblait s’enliser, le Conseil « Affaires étrangères » l’a relancé fin 2009 en adoptant un ensemble de conclusions édifiant les principaux axes de la politique de l’Union. Qui pour l’impulser ? Face à la toute nouvelle Haute secrétaire aux affaires étrangères, Catherine Ashton, les parlementaires devaient se prononcer sur la nécessité ou non d’un commissaire spécifique aux questions arctiques.

Le spectre d’un nouvel échec international

En outre, les parlementaires n’ont pas manqué de faire part de leurs préoccupations. Le « péril écologique » a ainsi eu très largement sa part d’audience. Il a été d’ailleurs consacré au rang de priorité par l’Union européenne dans le cadre de la politique maritime intégrée. Une exploitation durable des ressources est de la sorte préconisée avec en premier lieu le devoir de protection de l’Arctique, en accord avec sa population. Rappelons que les terres enneigées du nord n’ont d’un point de vue démographique rien à voir avec leur pendant du sud, l’Antarctique, puisque environ 4 millions de ses habitants sont des autochtones. Dès lors de nombreuses évidences s’imposent. Pressée d’entrer dans le jeu, l’Union européenne doit avant tout dessiner son « plan d’attaque ». L’Arctique est un véritable capharnaüm : du devenir des populations autochtones – qu’il s’agirait d’associer tout en respectant leur libre auto-détermination – à la question écologique en passant par l’indispensable entrée au Conseil, tant de débats à tenir, de réunions à commenter, de conventions à établir pour espérer exister. Problème : le conseil de l’Arctique se refuse à l’Europe. Même si trois de ses membres en font partie (Danemark, Finlande et Suède), l’Union européenne pleine et entière entend intégrer ce cercle fermé. La première demande pour le simple statut d’observateur ayant été rejetée, les mois à venir pourraient bel et bien prendre les allures d’un véritable tournant.

Conscient que toute lutte contre le réchauffement climatique n’est viable que par le truchement d’une concertation mondiale, l’Union européenne entend faire de son entrée au Conseil de l’Arctique une rampe de lancement pour sa politique « écolo-éco ». Une politique dont l’adage ashtonien « trouver un équilibre entre exploitation et protection » dessine officiellement les contours. Après un sommet de Copenhague humiliant pour toute la communauté des 27, l’Union européenne, qui a longtemps négligé les eaux de l’Arctique, semble se réveiller à la faveur d’une lutte géopolitique qui s’annonce intense. En témoigne évidemment le « coup de force » de la Russie en 2007 sur la scène géopolitique internationale lorsqu’une expédition de scientifique a planté l’étendard russe dans les profondeurs de l’Arctique. Selon l'agence gouvernementale américaine spécialisée dans les hydrocarbures, le quart des ressources mondiales de pétrole - jusqu'à 10 milliards de tonnes d'hydrocarbures- se trouve dans cette zone. Le nerf de la guerre se situe bien là. L’Union européenne entend ainsi renouer avec la Russie après les nombreuses tensions apparues autour des « dossiers orientaux » : politique européenne de voisinage, crise du gaz. S’ajoute à cette volonté un état de fait incarnant parfaitement l’hystérie qui entoure l’attrait pour les ressources septentrionales, la question de l’escalade militaire, notamment du Canada pour protéger le « bout » d’Arctique lui revenant de droit. Certains parlementaires n’ont pas manqué de le rappeler.

D’autres ont pointé avec désinvolture le don d’ubiquité derrière lequel court l’Europe. Que viendrait-elle faire en Arctique ? Secouée par Copenhague, en plein doute à Kaboul, dans l’expectative à propos de Gaza… la question a tout son sens. Il y a un peu plus d’un siècle, la colonisation du Maroc s’apparentait à une « guerre des clochers ». Les Etats européens, puissances impérialistes, exportaient leur rivalité sur le dernier pays indépendant aux ressources prisées. Simple tractations autour de l’Arctique ou conflit néo-colonial type 3ème millénaire entre Etats rompus aux joutes du « soft power » et de la compétition économique globalisée ? Sous ces aspects hyperboliques, l’énigme présente en tout cas les ascendants sombres d’un véritable test pour l’Union européenne quant à sa capacité à parler d’une seule voix pour affronter un des défis vitaux de son avenir : le défi énergétique.

Sites :

Site de la présidence suédoise de l'Union européenne Communiqué de presse de l'Union européenne Site de la Commission européenne, affaires maritimes