Strasbourg

Entre ciel et terre. Une histoire européenne (7/9 et 8/9)

Article publié le 19 juin 2009
Article publié le 19 juin 2009
Par Guillaume Delmotte Chapitre septième : Emma Dix ans après la mort de son grand-père, Emma, qui vivait à toujours à Londres, dans un petit appartement ayant vue sur la Tamise, venait de terminer un soir la lecture du nouveau livre de l’historien britannique Tony Judt, professeur à la NYU et fondateur de l’Institut Remarque : Après guerre, une histoire de l’Europe depuis 1945.
L’épilogue de cet ouvrage, intitulé La maison des morts, Essai sur la mémoire européenne moderne, l’avait troublée intimement, au-delà du seul intérêt d’ordre intellectuel qu’elle pouvait avoir éprouvé. « La reconnaissance de l’Holocauste est notre « ticket d’entrée dans l’Europe » – écrivait T. Judt, qui reprenait ici une formule de Heinrich Heine, datant de 1825, selon laquelle le « ticket d’entrée » des Juifs en Europe était le baptême – (…) La mémoire retrouvée des Juifs morts de l’Europe est devenue la définition et la garantie mêmes de l’humanité restaurée du continent ».

La presque totalité de la famille de Samuel Mendelsohn fut exterminée à Auschwitz. Seul l’un de ses cousins de Vienne avait survécu et s’était installé en Israël en 1949.

Dans cette famille d’intellectuels, Emma suivit une voie qui ne détonnait pas. Après le Lycée français de Londres, elle fut admise à Oxford en 1993 où elle étudia pendant trois ans la philosophie, les sciences politiques et l’économie, avant d’être reçue à l’Institut d’études politiques de Paris.

Enfant, l’engagement politique, à gauche, de ses parents l’avait façonnée plus qu’elle ne l’aurait pensé.

Avec le temps, Joachim avait, constatait-elle, perdu cette « naïveté » qu’avait décelée chez lui son maître, le Professeur Leach. En effet, la science économique à laquelle il avait consacré sa vie ne se montrait pas, à l’aube du troisième millénaire, sous le jour qu’il avait espéré trente ans plus tôt, une science visant à éclairer et libérer l’humanité mais, bien au contraire, comme un instrument de l’asservissement de celle-ci à des dogmes parés du masque de la modernité. La science économique était bien capable de « transformer le monde », selon son vœu premier, mais dans un sens qu’il n’avait pas imaginé. Évidemment, tout aurait pu se passer autrement si les rapports de forces avaient été différents. Joachim, dont l’enseignement et les recherches portaient sur l’économie politique internationale, travaillait d’ailleurs à inverser le sens de l’Histoire. S’il avait perdu sa naïveté originelle, Joachim n’était pas pour autant « main – dans – la – main – avec – le – monde – comme – il – va ».

Emma Rückert choisit quant à elle le journalisme, qui était, comme le lui avait assené l’un de ses professeurs, « l’une des professions phares de l’individualisme contemporain »« signer un article, c’est en quelque sorte », disait ce dernier, « échapper à l’anonymat des masses » - elle lut, des années plus tard, une formule à peu près identique sous la plume acérée d’Emmanuel Todd. Néanmoins, c’était à raison d’un attachement à la vérité qu’Emma avait l’ambition de témoigner du monde. Elle avait couvert notamment les sommets de l’O.M.C. à Seattle en 1999, puis à Gênes en 2001. Peu à peu, elle passa imperceptiblement du statut d’observateur à celui d’acteur, en s’engageant aux côtés d’O.N.G. altermondialistes dont elle épousa les causes, qui ne manquaient pas.

Son engagement l’amena après quelques années passées dans le monde associatif, à être élue en 2014 députée au Parlement européen, où elle fut inscrite au groupe des Verts. Elle pensait que seule l’action politique au sein de l’arène européenne pouvait changer quelque chose à l’ordre du monde.

Lors de ces élections européennes de juin 2014, Stefan Ulbricht fut également élu. Il représentait un nouveau parti politique en Allemagne, clairement positionné à l’extrême – droite, le Allgemeine Deutsche Verband (A.D.V.), dont le programme ne tenait qu’en une phrase : lutter contre la « bureaucratie bruxelloise » et défendre les intérêts du peuple allemand et de l’Europe face à « l’invasion des étrangers ».

Chapitre huitième :

Cassim

Au cours de ses années de militantisme actif, Emma avait tout de même eu l’occasion de rencontrer quelques hommes. Parmi eux, Cassim Aslam était celui qu’elle aima le plus. Ses parents étaient venus du Pakistan pour s’installer à Londres dans les années 1970. Son père, Farooq Aslam, tenait un petit restaurant dans l’East End tandis que sa mère, Nusrat, travaillait dans la confection.

Grâce à une bourse, Cassim étudia à la School of Oriental and African Studies de l’Université de Londres, dont il sortit diplômé en études sud – asiatiques et en relations internationales. Il devint ensuite journaliste au Guardian où il suivait l’actualité politique internationale.

Emma rencontra Cassim quelques mois après les attentats du 11 septembre 2001, lors d’un dîner chez un ami commun. Ils avaient eu le projet d’écrire ensemble une série d’articles sur les effets de cet événement sur la vie sociale et les relations entre les différentes communautés londoniennes. D’une certaine manière, leur relation, d’abord professionnelle puis intime, aurait pu entrer dans le champ de leurs investigations journalistiques. Les parents de Cassim avaient réprouvé celle-ci, après qu’ils eurent appris son existence. Mais ils avaient fini par s’y résoudre.

Emma et Cassim avaient également mené une enquête qui leur avait valu à tous deux la célébrité : ils avaient mis au jour les agissements d’un haut responsable du Foreign Office, Sir Basil Leonard Atkinson, qui avait servi d’intermédiaire entre une multinationale de l’industrie pharmaceutique et des dirigeants africains, en vue d’expérimenter illégalement des vaccins sur des populations de plusieurs Etats, en faisant passer leurs opérations pour des actions humanitaires, et ce avec la complicité des autorités locales.

Emma et Cassim partageaient des convictions communes. Ensemble, ils participèrent aux immenses manifestations contre la guerre en Irak, qui eurent lieu dans les rues de Londres en 2003. La victoire de Barack Obama à l’élection présidentielle américaine en 2008 ne put, à l’évidence, que les réjouir. L’espoir qu’elle suscita fut à la mesure de la situation désastreuse que laissa derrière lui son prédécesseur à la Maison blanche, M. Bush fils.

En 2005, Cassim accompagna Emma qui souhaitait visiter le Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe, inauguré depuis peu à Berlin. Là, ils errèrent tous deux Place de l’Information, où figurent les noms de toutes les victimes juives recensées à Yad Vashem.

Après l’élection d’Emma au Parlement européen, Cassim continua de se déplacer en Europe et dans le monde, au gré de ses reportages. Au cours de l’un d’eux, il avait été conduit à enquêter sur des actes criminels commis à Berlin par un groupe de néo-nazis et qui visèrent des foyers d’immigrés. Parmi les personnes impliquées figuraient des agitateurs violents bien connus des services de police. Mais qui contrôlait ce groupe ? Cassim ne tarda pas à le découvrir.

© Guillaume Delmotte.

Sculpture et photo : © Michel DELMOTTE. Entre – acte (1991/1992)