Société

Une voix contre un morceau de savon

Article publié le 31 juillet 2006
Article publié le 31 juillet 2006
Au coeur du Congo-Kinshasa, l'organisation d'un scrutin démocratique constitue encore un véritable défi. Entre les sirènes de la corruption et la misère quotidienne.

Le marché de Yasira dans le territoire d'Isangi est le rendez-vous commercial le plus important d'un pays qui compte près de 500 000 habitants. Il faut plusieurs jours pour atteindre Isangi en pirogue depuis Kisangani, capitale de la province Orientale située au nord-est de la République démocratique du Congo, à environ 1000 kms de la capitale Kinshasa.

Les hommes et les femmes du marché de Yasira ne se font aucune illusion quant aux élections en République démocratique du Congo (RDC), ni sur l’issue du scrutin. « Nous attendons des compensations de la part des candidats sinon nous ne voterons pas pour eux », explique Lobela Lionda, 20 ans.

Bodouin Lombelejale, 43 ans et père de 12 enfants, a lui peu d'espoir que son vote améliore son quotidien. « Nous savons très bien qu'une fois les candidats élus, nous n'entendrons plus jamais parler d'eux et que rien ne changera pour nous », annonce-t-il fataliste, avant de poursuivre : « c'est maintenant que nous voulons des preuves de leur bonne volonté ».

Une chance à saisir ?

Presque dix ans après que le mouvement rebelle conduit par Laurent-Désiré Kabila ait renversé le 17 mai 1997 l'inamovible général Mobutu Sese Seko, au pouvoir depuis 32 ans, le peuple congolais se voit enfin offrir la chance d'élire démocratiquement son président, ainsi que 500 membres du Parlement.

Mais début juin 2006, personne à Yasira ne connaissait encore la date du scrutin, lequel, après avoir été retardé et reporté à plusieurs reprises, a finalement eu lieu le 3O juillet.

Il est clair que les nouvelles ne circulent pas vite dans le bassin congolais, une région humide de l’Est africain. Depuis le ciel, il est possible d'apercevoir les routes qui ont ouvert aux colons belges les portes de cet immense territoire. Elles sont aujourd'hui envahies par la végétation et s'enfoncent dans une forêt luxuriante. Notre pirogue, propulsée par un moteur, traverse le fleuve Congo et la rivière Lomami et franchit une forêt dense, des plantations abandonnées d'huile de palme, un institut agricole en ruine et la charpente d'une usine de sucre de canne désormais à l'abandon.

Des drapeaux jaunes portant l'insigne du Parti du peuple pour la reconstruction et le développement (PPRD) flottent haut dans le ciel de presque tous les villages bordant la rivière. Il s'agit du parti politique de l'actuel Président Joseph Kabila, arrivé à la tête du pays en janvier 2001, succédant ainsi à son père, Laurent Désiré Kabila, leader du mouvement rebelle ayant permis l'éviction du général Mobutu.

Aucun signe d'opposition

Rares sont les drapeaux arborant les couleurs des autres candidats à l'élection, comme si la province Orientale était d’emblée acquise au jeune Président au pouvoir. Les observateurs de l'agence IRIN s'accordent d'ailleurs à dire que « comme Kabila a de l'argent, sa victoire ne fait pas l'ombre d'un doute ».

Au marché de Yasira, un homme vend des médicaments illégaux tandis qu’un autre propose du poisson fumé, des bananes et des gâteaux de manioc enveloppé dans des feuilles. En dépit de ce commerce insignifiant, l'économie semble paralysée.

Ici, comme dans tant d'autres villages défavorisés du centre du Congo, l'électorat se compose dans sa majorité de gens vivant dans une extrême pauvreté. « Nous voulons de l'argent, de la bière ou des tee-shirts », supplie l'un d'entre eux.

Un mois avant le début officiel de la campagne électorale, les habitants de Kisangani se sont mis à arborer des tee-shirts à l'effigie des candidats. « Dans un tel contexte de misère, un simple morceau de savon suffirait à acheter un homme », pointe Sœur Marie-Madeleine Bofoe, la directrice de l'ONG catholique Caritas basée à Isangi.

Pile ou face

La société congolaise dans son ensemble joue son avenir à pile ou face lors d'un scrutin qui vise à mettre un terme à des décennies de despotisme. Pourtant « comme nous ne savons rien des candidats, nous ne savons pas pour lequel voter», explique Bebale Bombole, vendeur de poissons.

Avec plus de 9 600 députés candidats en lice et une campagne qui s'est écoulée sur un mois seulement, de nombreux électeurs n'ont pas été en mesure de prendre une décision en toute connaissance de cause.

Si l’ensemble de la population locale a pu suivre les évolutions de la campagne grâce à la radio, à Yasira, la pénurie de piles dure depuis plus d’un mois. D'où un manque d'information flagrant des habitants. Les piles sont de toute façon inabordables, une boîte coûtant 200 francs congolais (5 dollars américains), soit quatre fois les frais mensuels de scolarité d'un enfant.

Durant sa présidence, Mobutu a pillé les caisses de l'Etat, dilapidant le budget national dans l'achat de yachts et d'avions privés, menant un train de vie extravagant et dépensant sans compter dans des hôtels somptueux du monde entier. Lorsque Kabila père se rendait à Kinshasa, son peuple espérait un changement. La crainte aujourd'hui est que l'histoire ne se répète avec le fils.

Corrompus jusqu’à la moëlle

Il faut admettre que la corruption est monnaie courante en République démocratique du Congo. Lors d'un récent scandale, près de 500 millions de dollars, provenant des caisses de la Banque Mondiale, se seraient volatilisés au cours des cinq dernières années.

« Nous n'avons aucune culture politique. Les élections sont une véritable nouveauté pour nous. Les gens n'ont pas les bases nécessaires pour émettre des jugements de valeur. Ce sont les candidats qui sauront être les plus généreux qui récolteront des voix au détriment de leurs adversaires », explique un administrateur de la ville d'Isangi, conscient des difficultés auxquelles son pays est confronté.

Système D

Lorsque celui-ci a été nommé voilà un an par le gouvernement de transition de Kabila, il s'est retrouvé dans un bureau dirigé par des employés qui n'avaient perçu aucun salaire depuis des années. Oubliez les ordinateurs, il n'y avait même pas de machine à écrire ni de papier.

Avec un budget de départ de 3 000 dollars accordé par le gouverneur de la province, l’homme a fait l'acquisition d'une pirogue à moteur dans l’idée de développer une affaire permettant de financer les dépenses engendrées par son bureau. Depuis, il a prévu d'acheter une tronçonneuse et d'abattre des arbres puis de les revendre pour arrondir ses fins de mois et celles de ses collègues.

« Vous devez apprendre à vous débrouiller par vous-mêmes dans ce pays », lâche t-il, maussade avant de conclure : « c'est ce que l'on appelle l'auto-financement ».