Société

Terrorisme : le Pays basque, la vie après les bombes

Article publié le 14 janvier 2015
Article publié le 14 janvier 2015

Au Pays basque, la vie reprend ses droits progressivement et sonne le glas des décennies de terrorisme. Toutefois, dans cette région fortement marquée par les dissensions et les conflits provoqués par ETA, cette reprise récente du cours normal de la vie, quoique bienvenue, paraît somme toute étrange.

Le 20 octobre 2011, le groupe terroriste ETA a annoncé qu'il déposait les armes. Pendant plus de 52 ans, ETA a assassiné 829 personnes et semé la terreur dans tout le Pays basque et une partie de l'Espagne. Aujourd'hui, les citoyens se sentent plus en sécurité dans la région, mais il n'est pas aussi simple de reprendre le cours d'une vie normale après des décennies d'angoisse et de terrorisme.

« Il faut être prudent, de manière a toujours être conscient du danger qu'ils font peser sur nous », se souvient Francisco Zaragoza,  président d'une association de victimes. Ancien officier de police, il a été la cible d'un attentat à la voiture piégée perpétré par ETA en 1988 à Eibar (province du Guipuzcoa), attaque qui a coûté la vie à un de ses collègues.

Il continue à prendre les mêmes précautions qu'il appliquait lorsqu'il était encore en service. « Lorsque vous prenez certaines habitudes, pour vous protéger notamment, il est très difficile de les oublier. » Il ne peut s'empêcher de vérifier la rue avant de sortir, d'inspecter sa voiture avant de prendre le volant, de s'asseoir face à l'entrée dans les espaces clos et de faire très attention aux véhicules à proximité lorsqu'il conduit.

L'aube d'une nouvelle ère

Il était tout à fait normal de croiser une personne menacée accompagnée d'une garde rapprochée. Toutefois, le gouvernement basque a décidé de mettre un terme à ce système de protection l'été dernier. L'Association espagnole des Gardes du Corps précise qu’au plus fort des actions d'ETA, le nombre de gardes du corps en faction s'élevait à plus de 5 500 personnes dans le Pays basque et la Navarre, dont des membres des forces spéciales formés spécifiquement pour contrer les attaques terroristes, soit un budget annuel de 100 millions d'euros.

Selon Paul Ríos, leader du mouvement social pacifiste Lokarri, la réduction du nombre de gardes du corps est la preuve la plus tangible de l'avènement d'une nouvelle ère. « Il y a une nette différence entre la présence passée et l'absence actuelle des gardes du corps », s'exclame-t-il. Il y avait un sentiment de malaise général parmi la population, la présence des gardes du corps rappelait aux citoyens le danger potentiel qu’ils couraient aussi.  

« La fin de l'impôt révolutionnaire montre la solidité du processus de paix », souligne Paul Ríos. Afin de financer ses actes terroristes, ETA rackettait les entreprises et leurs garantissait la sécurité. À présent, et ce depuis quelques années, ce genre d'extorsion est immédiatement signalé aux autorités. 

Paul Ríos, leader du mouvement qui a joué un rôle prépondérant dans la fin des violences, est sûr que le processus de paix est « irréversible ». Il croit qu'ETA n'attaquera plus grâce aux observateurs internationaux impliqués dans le processus de paix, ainsi qu'à la perte de tout soutien politique pour la cause. Paul Ríos ajoute que la crainte a disparu du Pays basque, mais dans certaines communes, des habitants craignent encore pour leur sécurité, à cause de rancunes personnelles.

Selon Francisco Zaragoza, il y a davantage de personnes sans domicile fixe aujourd'hui, alors qu'il n'y en avait pas du tout « au cours des "années de plomb" (une période de troubles socio-politiques, ndt) ». On peut également voir plus de voitures de dernier modèle aujourd'hui, alors qu'avant, la population craignait d'être prise pour cible et de payer l'impôt révolutionnaire. Les banques et les distributeurs automatiques de billet ne sont plus équipés de stores métalliques, alors que ces lieux étaient des cibles régulières du terrorisme urbain.

Les touristes reprennent le chemin du Pays basque. Au cours des six mois consécutifs à l'annonce d'ETA en 2011, le tourisme a connu une croissance de 47 %. Les nouvelles poubelles installées près de l'aéroport de Saint-Sébastien apportent une preuve supplémentaire que le Pays basque est une région sûre. Les autorités les ont retirées des années auparavant, craignant qu'elles ne servent de containers piégés. Malgré les progrès en termes de sécurité, la haine n'a pas été éradiquée.

Une vie marquée à la bombe

Consuelo Ordóñez préside le COVITE, un collectif de soutien aux victimes. Elle affirme que « la haine enracinée dans la vie sociale reste intacte ». La population honore les victimes en leur dédiant des fresques, mais tout le monde n'est pas prêt à dénoncer ETA en public. Quelques jours auparavant, la famille d'une victime refusait d'assister à la pose d'une plaque commémorative en souvenir des disparus de Barakaldo (province de la Biscaye) « parce qu'elle réside encore dans la même ville que les responsables » et qu'elle « craint pour sa sécurité ».

« Un grand nombre de victimes ont enfoui ses douleurs du passé. Les victimes qui ont témoigné ouvertement ont payé un lourd tribut », explique Consuelo Ordóñez qui a quitté le Pays basque 10 ans auparavant suite aux menaces d'ETA. « Nous connaissons de nombreuses difficultés quant à l'organisation d'événements avec des victimes anonymes parce qu'elles ont encore peur », ajoute-t-elle. Francisco Zaragoza est du même avis : « Cette haine reste inchangée depuis 20 ou 30 ans. »

La coexistence entre victimes et tortionnaires n'est pas l'unique enjeu en attente de résolution par le processus de paix. Selon Paul Ríos, les autres enjeux incluent « le processus complet de reconnaissance des victimes et du travail de mémoire, le désarmement d'ETA ainsi que la politique d'incarcération et de respect des Droits de l'Homme appliqués aux prisonniers ». Un autre enjeu demeure concernant la future dénomination d'ETA, sigle synonyme de menace et de terreur passées pour certaines personnes.

« ETA est dans l'obligation de démontrer sa volonté d'union et de sincérité, et de reconnaître les ravages causés, mais nous ne pouvons forcer ses membres à se repentir, ce serait une humiliation », ajoute Paul Ríos. Il reste optimiste au regard des étapes franchies : « il y a davantage de rencontres entre victimes et coupables », et les représentants politiques de Sortu (groupe d'extrême gauche nationaliste proche d'ETA, ndt) assistent aux commémorations en l'honneur des victimes. 

Toutefois, il reste du chemin à parcourir dans le processus de paix au Pays basque. Il n'y a plus de violence, certes, mais tant d'années de terrorisme ont infligé une blessure profonde et la région ne s'en remettra pas aussi facilement.