Société

Témoignage ordinaire d’un expulsé italien: « Je vis là depuis 19 ans et je suis clandestin ? »

Article publié le 26 février 2010
Article publié le 26 février 2010
Niang Mor est né au Sénégal. Il a 57 ans – ce qu’on a du mal à croire même quand il nous met son passeport sous les yeux. En 1982, il arrive en France puis part vivre quatre ans en Allemagne et s’installe finalement en Italie en 1990, précisément à Ravenne. Il a une licence en règle d'ambulancier et n'a jamais eu de problèmes avec la loi. Voici l'histoire incroyable de sa « quasi » expulsion.

Niang habite à Mensa Matellica, un village des environs de Ravenne, comme bien d'autres immigrés africains. 2009 a été une année dure pour lui : il a gagné moins à cause de la crise, et il a du rentrer quelques mois au Sénégal pour aider sa mère mourante. Une fois revenu à Ravenne, là où il a passé une grande partie de sa vie et où résident la plupart de ses amis, il demande en septembre le renouvellement de son permis de séjour. On le lui refuse en raison de revenus insuffisants et on lui ordonne de quitter le pays dans un délai de 15 jours. « Je vivais là depuis 19 ans, j'ai toujours travaillé, payé mes impôts, jamais un problème avec la loi, et mon frère s'est rendu disponible pour m'aider en attendant de trouver un travail, rappelle Niang, comment pouvaient-ils me dire de m'en aller parce que j'étais un clandestin ? »

Un mois emprisonné

« Ils m'emmènent, mais je ne sais pas où »

Il décide de rester. La police le retrouve et le 2 novembre, de bon matin, il se rend à la caserne pour régulariser sa situation. A 14 h, les officiers conseillent à son accompagnateur de rentrer chez lui car il en aura pour longtemps, mais ils ne donnent aucune information sur sa destination. En réalité, pendant qu'il attend, ils commencent à préparer les documents pour son expulsion et le préfet signe le décret pour le renvoyer le jour-même. A 16 h, ils l'embarquent dans une voiture de police en lui disant qu'ils l'emmèneront loin, dans un Centre d'identification et d'expulsion (CIE). Niang n'a même pas la force de parler, il est seul, il ne peut appeler personne ; ses amis et ses proches ignorent ce qui est en train de lui arriver : il n'a pas d'argent et il est en route vers une destination inconnue.A 20 h 30, il arrive au CIE de Gorizia, on lui remet la carte d'identification n°114 et on lui confisque tous ses effets personnels : son téléphone portable avec appareil photo, sa montre et son gris-gris, l'amulette porte-bonheur qui est le souvenir le plus important des personnes qui lui sont chers et qui sont restés au Sénégal. Aucun de ses effets personnels ne lui sera restitué, on lui laisse juste un vieux téléphone avec lequel il appelle un ami qui à son tour lui trouve un avocat.

Personne ne lui explique combien de temps il devra rester au centre ; ils m'ont dit « de trois jours à six mois ». Le CIE est bondé mais propre. On y mange mal, très mal et en peu de temps il perd trois kilos. Pendant ce temps, son avocat fixe un rendez-vous avec le juge de paix pour rediscuter de son cas. L'audience est fixée le 3 décembre mais la veille, à une heure du matin, on le réveille en lui disant de se préparer en vitesse. A cette heure-là son avocat est injoignable, mais il réussit à avertir un ami : « Ils m'emmènent, mais je ne sais pas où. »

... à Malpensa pour l'expulser

Dans la voiture, on lui dit que le cap est mis sur Milan et sa peur de l'expulsion devient réalité lorsque le véhicule, arrivé aux portes de la capitale lombarde, se dirige vers l'aéroport de Malpensa. Peu de temps après, Niang se retrouve seul dans une petite salle de l'aéroport milanais, en attente. Dans son esprit défilent les 19 années vécues en Italie, son frère et les amis qui restent à Ravenne, la conscience d'avoir toujours eu une conduite exemplaire, sa contribution au développement du pays, la sensation d'injustice d'être traité comme une procédure bureaucratique à expédier rapidement, sans la moindre compassion.

Les policiers lui lient les mains avec un fil en plastique – « on t'emmène au Sénégal », lui dit-on – et ils le font sortir de la pièce. Dans le couloir, il explose : « Je ne suis pas un clandestin », crie-t-il en résistant de toutes ses forces. Des renforts arrivent – « Je ne rentre pas au Sénégal », hurle-t-il – mais ils reprennent le dessus et le ramènent dans la petite salle. Ils lui font deux injections pour le calmer, ils lui attachent les poignets, les genoux et les chevilles avec du scotch et le chargent comme un sac dans un fourgon. Arrivés dans l'avion, ils le montent de la même façon dans l'avion et l'installent sur un siège, toujours avec les mains, les pieds et les chevilles ligotées. Niang ne se rend pas et les supplications des agents pour qu'il se calme n'y font rien. Il hurle, se débat, et finit par attirer l'attention des passagers et du commandant qui refuse de partir car il est trop agité et que par conséquent la sécurité du vol n'est plus assurée. Niang est débarqué, non sans s'être détaché les chevilles et les genoux, « pour pouvoir s'en aller sur ses jambes, en homme libre ».

Epilogue

« Cela a été le jour le plus incroyable de ma vie », me dit Niang, s'amusant à raconter une partie de son histoire en allemand, anglais et français dans une sorte de compétition de celui qui sait parler le plus de langues, où je perds misérablement. Le reste de l'affaire est l'histoire récente : la ville de Ravenne prend sa défense, une manifestation de 1500 personnes a lieu pour soutenir sa cause, le décret d'expulsion est suspendu pour vice de procédure et il attend de voir sa situation régularisée.