Société

Superpenner : le héros des clochards berlinois

Article publié le 3 juillet 2014
Article publié le 3 juillet 2014

Ber­lin grouille de gens bien dif­fé­rents : punks, ré­vo­lu­tion­naires, tou­ristes mais aussi des jeunes qui voient dans leur quête d’ar­gent une ma­nière de vivre leur vie. Avec eux et à la faveur d'une BD, un su­per-hé­ros a débarqué dans la ca­pi­tale al­le­mande. Superpenner, le héros « clodo » chargé de briser « les autres murs de Berlin ».

À peine une de­mi-heure à Ber­lin, sta­tion Neukölln. Je ren­contre ce gars de près de 25 ans qui qué­mande un peu d’ar­gent, en al­le­mand et en an­glais. Il est resté là au moins 2 heures de plus, le temps que j’aille et vienne entre les sta­tions de métro en pas­sant de­vant lui. Le voyage que j’en­tre­pre­nais pour ren­con­trer des jeunes dans la pau­vreté à Ber­lin al­lait être pro­met­teur.

« Des gens chouettes »

En fait, mon his­toire avec Ber­lin a com­mencé grâce au co­mics Su­per­Pen­ner (Su­per-Clochard, ndt) de Ste­fan LenzPa­raît-il, parce que ces chiffres ne sont pas of­fi­ciels, qu’entre 4 000 et 12 000 per­sonnes vivent dans les rues de la ca­pi­tale al­le­mande, riche de ses ro­ckeurs, de ses bobos et de son at­mo­sphère al­ter­na­tive. Pour quelques-uns, de­man­der de l’ar­gent est un mode de vie, comme une ma­nière de pro­tes­ter contre un sys­tème qu’ils ne veulent pas nour­rir. Des jeunes, des punks, des gens sans ra­cines... Mais le vrai pro­blème concerne ceux qui n’ont pas pu choi­sir et qui les re­gardent de l’autre côté du trot­toir.

À peine ai-je eu le temps de poser ma va­lise que j’ai ren­dez-vous avec An­dreas Düllick, ré­dac­teur en chef du jour­nal am­bu­lant Stras­sen­fe­ger, dé­cli­nai­son pa­pier d'une or­ga­ni­sa­tion et d'un lieu de ren­contre pour les sans-abri. À l’est de la ville, entre les zones in­dus­trielles, se trouve une pe­tite ré­dac­tion, qui fait aussi bar pour ceux qui sont sans le sou, au­berge et bou­tique de troc d’ob­jets. Des ca­na­pés, des ex­tinc­teurs, des lits…l'en­droit est un méli-mélo de choses du quo­ti­dien. Le jour­nal a pu­blié et com­menté la BD, Su­per­Pen­ner. Il est vendu par des per­sonnes à la rue, qui gardent une part des re­cettes, 90 cen­times des 1,50 € du prix de l’heb­do­ma­daire.

An­dreas, un mec af­fable, aux che­veux gri­son­nants, T-shirt noir et jean, cri­tique en­vers le sys­tème ca­pi­ta­liste et la spé­cu­la­tion im­mo­bi­lière qui ra­vage Ber­lin, m’ex­plique son pro­jet : « c’est mar­rant de faire par­tie de ce jour­nal, les gens viennent et pensent qu’on est une grande or­ga­ni­sa­tion et qu’on a beau­coup d’ar­gent pour faire ce qu’on fait. Mais on doit ré­pondre que non, qu'on est tout petit, qu’on fait ça parce que ça nous plaît, parce qu’on veut le faire. Qu’on n’a pas de sub­ven­tion de l’État, et qu’on fait un tra­vail pas évident tout sim­ple­ment parce que l’État s'en dé­charge. » Un jour­nal qui paie ses col­la­bo­ra­teurs, qui vit sans aides pu­bliques et qui, mal­gré ça, ar­rive à aider des per­sonnes sans res­sources… En d'autres termes : un grand défi. An­dreas lui-même le re­con­naît en sou­pi­rant.

il suf­fit de mar­cher pour ren­con­trer des amis

Avec les pa­roles de Düllick en tête, j’ar­rive à Alexan­der­platz, et dans le parc, sous la grande an­tenne de té­lé­com­mu­ni­ca­tion, un gars me de­mande du fric. La gueule en vrac, même s'il doit avoir deux ou trois ans de plus que moi, qui sait ? Je lui de­mande pour­quoi il pense qu’il n’a rien de mieux à faire. Il est fa­ti­gué, mais d’une cer­taine ma­nière, il semble fier. Je marche dans la ville, j’ai be­soin de la connaître, de ren­con­trer ses gens, d’en­tendre ses ac­cents. Le pro­chain gars que je ren­contre se trouve sur la ligne 2 du métro, en re­mon­tant sur Alexan­der­platz. Les che­veux longs, moins de 30 ans, il porte la barbe, un man­teau large de ca­mou­flage mi­li­taire qui de­vait lui tenir bien chaud, tout le contraire d’un at­ti­rail à por­ter par 30ºC. Il parle à peine an­glais. Je re­con­nais avoir fait mon pot de colle. Je l’ai suivi sur 5 sta­tions, ou peut-être 7, je ne sais pas. Il s’ap­pelle Frie­drich, et me de­mande une pe­tite pièce. Il me re­gar­de d’un air qui mon­tre son in­com­pré­hen­sion quand je lui de­mande pour­quoi il men­die. « Je sais pas, c’est ma vie ». Il sort de la rame et se perd dans la masse de la sta­tion Her­mann­platz. Je ne sais plus si je pose ces ques­tions par envie ou par né­ces­sité. Ce n’est pas clair, comme le nom de ces sta­tions en al­le­mand qui passent trop vite.

Le len­de­main, j’ai ren­dez-vous avec Ste­fan Lenz, l’au­teur de Su­per­Pen­ner. Notre check­point est un bar agréable qui passe de la mu­sique douce. Le rythme est lent. Il a l’air d’un chic type, de trente ans et des pous­sières, ta­toué, prêt à conver­ser. Il prend le temps de me conseiller une bière de Ber­lin. « Il y a d’autres murs à Ber­lin au­jour­d’hui », me souffle-t-il. L’idée de créer la BD lui est venue un jour d’hi­ver, quand les gens n’avaient pas l’air de voir les men­diants dans le métro. C’est là qu’il a dé­cidé de des­si­ner l'histoire d'un « pen­ner » (qui si­gni­fie clo­chard en al­le­mand, ndt). Il a parlé de son idée à quelques SDF, ça leur a plu et il a com­mencé à tra­vailler pour réunir ces deux classes so­ciales, celle de ceux qui n’ont rien et celle des gens « chouettes ». D’après ses dires, pour qu’ils s’en­traident et qu’ils se re­muent les mé­ninges. On di­rait que ça fonc­tionne puisque l’unique nu­méro de la BD s’est vendu à plus de 20 000 exem­plaires.

Vidéo de la BD Su­per­pen­ner. 

Cette BD montre tous les cli­chés de Ber­lin, la vie entre ses murs, la vie des men­diants comme par­tie in­té­grante de l’at­mo­sphère de la ca­pi­tale, qui forgent son image. « New York a Su­per­man, Ber­lin a Su­per­Pen­ner », s’amuse Ste­fan.

Des su­per-hé­ros ano­nymes

Comme dans toutes les bandes-des­si­nées, il y a un mé­chant qui re­pré­sente le pou­voir ven­geur du su­per-hé­ros. Cette BD, c’est aussi un amal­game entre l’hos­ti­lité des chauf­feurs de bus, les gens moyens cool et mo­dernes à la fois qui s’en­gagent dans l’éco­lo­gie mais se dé­placent tou­jours en voi­ture, une pe­tite pin­cée de tou­ristes qui viennent à Ber­lin pour se saou­ler et la mas­cotte du Her­tha Ber­lin, frus­trée par une équipe qui ne gagne pas. Un pas­sage au crible de la mé­tro­pole de la bière et des su­per-hé­ros bar­bus.

Ven­dredi. Nua­geux. Un jour de mar­ché, je conti­nue mon che­min entre Her­mann­platz et la Kott­bu­ser Tor. Frie­drich m’a dit qu’il se­rait là. Mais un dé­luge com­mence à s’abattre juste au mo­ment où j’ar­rive au mar­ché de la rue Schinke, et du coup, il a dû aller s’abri­ter. Tem­pête d’été et pluie gla­ciale. Mal­gré ça, les gens sont en manches courtes et en shorts. Les Al­le­mands. J’entre dans un bar, je de­mande un verre, et de l’in­té­rieur je vois Frie­drich me sa­luer de la main. Il a la tête d’un ours mal léché, car être trempé sans avoir de toit pour s’abri­ter c’est quand même chiant, je crois. 5 jours après mon ar­ri­vée, ça de­vient ha­bi­tuel de voir des jeunes de­man­der de l’ar­gent. Autre carte pos­tale à ra­me­ner de mon voyage : une punk à la crête jaune, as­sise sur les restes du mur de la Post­dam­mer­platz, qui sort une pan­carte où il est ins­crit « Vive la bière et la ma­ri­jeanne. »

CE RE­POR­TAGE A ÉTÉ RÉA­LISÉ DANS LE CADRE DU PRO­JET « EU­TO­PIA – TIME TO VOTE » à ber­lin. NOS PAR­TE­NAIRES POUR CE PRO­JET SONT LA FON­DA­TION HIP­PO­CRÈNE, LA COM­MIS­SION EU­RO­PÉENNE, LE MI­NIS­TÈRE FRAN­ÇAIS DES AF­FAIRES ÉTRAN­GÈRES ET LA FON­DA­TION EVENS. VOUS TROU­VE­REZ BIEN­TÔT TOUS LES AR­TICLES SUR Ber­lin EN UNE DE NOTRE MA­GA­ZINE.