Société

Streetwork à Cracovie : des idées pour exister

Article publié le 16 avril 2014
Article publié le 16 avril 2014

Gran­dir est com­pliqué dans toutes les par­ties du monde. Mais qu’ar­rive-t-il aux en­fants de fa­milles en dif­fi­culté, qui ne peuvent pas compter sur leurs proches, et dont les seules influences viennent de la rue ? À Cra­co­vie, une équipe d’édu­ca­teurs pro­fes­sion­nels montre aux jeunes qu’il existe des al­ter­na­tives.

Un grand ado­les­cent blond entre dans la pièce en sou­riant ti­mi­de­ment. Il serre la main à tout le monde, en­lève sa veste, sa cas­quette et son sac à dos, et les pose sur le ca­napé. Quand nous lui de­man­dons com­ment s’est passé sa jour­née d’école, il ré­pond comme beau­coup d’étu­diants : « ça al­lait ».

Nous sommes à en­vi­ron 15 ki­lo­mètres du centre de Cra­co­vie, dans les bu­reaux de Street­work, près du mar­ché de Bienc­zy­cki dans le quar­tier de Nowa Huta.  Ce nom veut dire «  nou­velle acié­rie ». Ré­puté comme le pire de la ville, le quar­tier a été construit en 1949 comme « ville mo­dèle » par le gou­ver­ne­ment com­mu­niste de l’époque. L’im­mense bloc de tours compte 200 000 ha­bi­tants, ce qui en fait un des quar­tiers les plus peu­plés de Cra­co­vie. Les fe­nêtres donnent sur des arbres dé­nu­dés et des blocs d’im­meubles de dix étages ali­gnés le long de la rue. La porte pour ac­cé­der au bu­reau est cou­verte de pos­ters re­pré­sen­tant des jeunes du quar­tier où Street­work opère. À l’in­té­rieur, c’est lu­mi­neux et spa­cieux. Peint d’un vert chaud, c'est une vé­ri­table oasis de ten­dresse et de com­pas­sion ins­tallé au sein de ce quar­tier dif­fi­cile.

Le pro­jet a dé­buté en jan­vier 2012. Ou­vert toute la se­maine et cer­tains sa­me­dis, le local pro­pose de l'aide et des conseils aux jeunes de 15 à 25 ans. Ob­jec­tif : les mo­ti­ver pour réus­sir leurs études, ob­te­nir leurs di­plômes et pla­ni­fier leur ave­nir. Le pro­jet est di­visé en quatre uni­tés. Celle-ci, Team B, est fière d’ex­po­ser des pho­tos des nom­breuses ac­ti­vi­tés of­fertes aux jeunes : des matchs de foot en pas­sant par des voyages ou des graf­fi­tis.

DES NUANCES D’ES­POIR DANS L’OMBRE DES tours

« Ce n’est pas une salle de jeux », ex­plique Lu­kasz Ki­siel, l’un des édu­ca­teurs du pro­jet de Nowa Huta. « Nous de­vons aller dans les rues pour trou­ver les jeunes. Ils peuvent en­suite venir ici faire leurs de­voirs, étu­dier, ap­prendre à faire un CV. Ils peuvent aussi se dé­tendre et boire du thé, ou jouer au baby-foot et aux flé­chettes. » Un psy­cho­logue est aussi dis­po­nible pour écou­ter les jeunes et don­ner son avis.

Trois couples d’édu­ca­teurs, homme et femme, couvrent le quar­tier et prin­ci­pa­le­ment les lieux les plus sen­sibles : les parcs, les ter­rains de jeux et les alen­tours des épi­ce­ries. « Au début, per­sonne ne sa­vait vrai­ment par où com­men­cer. Nous avons donc dû faire une en­quête dans le quar­tier », ra­conte Lu­kacz. « Nous ne vi­sons pas né­ces­sai­re­ment les jeunes des fa­milles pauvres, parce que par­fois les en­fants les plus riches peuvent avoir plus de pro­blèmes. Ils ne sont pas en­core cri­mi­nels, mais ils pour­raient le de­ve­nir », ajoute-t-il.

« Il créent leur monde et sont ef­frayés d'en sor­tir »

Le pro­jet est parti d'une ini­tia­tive en 2001, quand des bé­né­voles ont pro­posé de por­ter as­sis­tance à des sans-abris pen­dant l'hi­ver. Cinq ans plus tard, en s'ins­pi­rant d'un mo­dèle al­le­mand et après avoir étu­dié sé­rieu­se­ment le pro­blème, ils ont com­mencé à tra­vailler avec des jeunes aussi. Lu­kasz Hobot, un des pre­miers des six édu­ca­teurs de rue à Cra­co­vie, est au­jour­d’hui co­or­di­na­teur de l’équipe pour ce pro­jet. Il connaît très bien le pro­blème.

« Nous n’avions pas de don­nées exactes, donc nous nous sommes lan­cés sur le ter­rain », dit-il en se re­mé­mo­rant les dé­buts de Street­work. « Bien sûr les mé­thodes ont évo­lué, les lieux ont changé, et les jeunes aussi. Mais l’idée prin­ci­pale reste la même », conti­nue-t-il. Cra­co­vie a une po­pu­la­tion assez jeune, avec 13 % de 15 25 ans. Mais ce n’est pas l’unique cause des pro­blèmes, car le pro­jet se concentre sur seule­ment 5 des 18 quar­tiers de la ville.

Pen­dant toutes ces an­nées, le pro­jet a reçu des sub­ven­tions de la ville, des ONG, et des do­ns. Mais l'aide la plus im­por­tante est venue de l’Union eu­ro­péenne, avec l’Eu­ro­pean So­cial Fund.

« La dif­fi­culté, c'est de don­ner à ces en­fants une mo­ti­va­tion, parce qu’ils passent beau­coup de temps dans les rues », ex­plique Hobot. « Ils ont des pro­blèmes, mais cela ne si­gni­fie pas qu’ils sont mau­vais. Ils créent leur propre monde et sont ef­frayés d’en sor­tir. Nos tra­vailleurs so­ciaux sont les seules per­sonnes qui peuvent leur ou­vrir les yeux. Ils doivent trou­ver un équi­libre. En par­tant du prin­cipe que tout le monde peut être un out­si­der, il ne faut pas né­ces­sai­re­ment faire par­tie d'une mi­no­rité eth­nique ou cultu­relle. »

LE pre­mier contact est dif­fi­cile

Les édu­ca­teurs de rues doivent avoir des com­pé­tences ex­cep­tion­nelles, car le pre­mier contact est dif­fi­cile. Le bouche à oreille est ha­bi­tuel­le­ment la meilleure façon de pro­cé­der. Même si les jeunes sont cu­rieux, ce n’est pas fa­cile de les at­teindre et c’est im­por­tant pour les édu­ca­teurs de ga­gner leur confiance. La plu­part des jeunes sont condam­nés à  res­ter dans leur quar­tier parce qu’ils ne connaissent rien d’autre et ne savent pas qu’ils peuvent faire autre chose. Leur quo­ti­dien est dif­fi­cile et ils perdent contact avec la vie à l’ex­té­rieur du quar­tier. Pour lut­ter contre cela, on les en­cou­rage à don­ner des idées pour les ac­ti­vi­tés de Street­work. L’idée est de sti­mu­ler leur créa­ti­vité et dé­ve­lop­per leurs ta­lents, pour leur mon­trer qu’il a d'autres fa­çons d'oc­cu­per leur temps, plu­tôt que de le perdre à traî­ner au parc. 

Le concours d'es­ca­lade est une des ac­ti­vi­tés pro­po­sées ré­cem­ment. C'était un vrai défi pour ces jeunes de s'or­ga­ni­ser en petit groupe, car dans la rue, ils se re­trouvent à 10 ou 15. Street­work fait aussi par­ti­ci­per les pa­rents au pro­jet, car les jeunes sont plus im­pli­qués quand la fa­mille est pré­sente. 

PE­TITES VIC­TOIRES POUR DE GROS PRO­BLÈMES

Street­work a réa­lisé un son­dage chez les jeunes de l'as­so­cia­tion : on y voit que la plu­part doit af­fron­ter de mul­tiples pro­blèmes au quo­ti­dien. 92,5 % ont des pro­blèmes de com­por­te­ment, et 85,7 % ont des dif­fi­cul­tés à l’école. Pra­ti­que­ment 85 % ren­contrent des pro­blèmes dans leur vie fa­mi­liale, si bien que huit  jeunes sur dix pensent avoir be­soin d’un psy­cho­logue. Quand sept sur dix ont connu des pro­blèmes de drogue, plus de la moi­tié admet ren­con­trer des pro­blèmes en so­ciété. 

Street­work a déjà aidé plus de 600 jeunes à amé­lio­rer leur mode de vie. Ils ont mon­tré à ces ados qu’il y avait une al­ter­na­tive, qu’ils pou­vaient faire autre chose que tour­ner en rond dans le parc toute la jour­née à boire, et que leur ave­nir ne se li­mitait pas à des ac­ti­vi­tés cri­mi­nelles. En réa­lité, il est dur de dire com­bien de jeunes Cra­co­viens ont vu leur vie chan­ger grâce aux conseils de l’équipe de Street­work. Mais pour cette as­so­cia­tion, chaque petit chan­ge­ment est un suc­cès dont ils peuvent être fiers.

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à cra­co­vie et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet « EU-to­pia Time to Vote » ini­tié par ca­fé­ba­bel en par­te­na­riat avec la fon­da­tion Hip­po­crène, la Com­mis­sion eu­ro­péenne, le Mi­nis­tère des Af­faires étran­gères et la fon­da­tion EVENS. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la Une du ma­ga­zine.